Que vous êtes donc née prodigue ma fille ! Nous autres nous connaissons trop d’âmes dévotes qui ont besoin d’apprendre à dépenser, qui thésaurisent. Il n’y a rien de pis que mépriser la grâce de Dieu, mais il ne faut pas non plus l’épargner sou par sou, non ! Parce que, comprenez-vous, ma fille ? notre Maître est riche.


Nous ne sommes pas de purs esprits ! On a besoin d’occuper sa tête, ses bras, ses jambes, et aussi quelque fois son cœur… Parce que je n’en suis pas encore, hélas ! à savoir aimer comme les anges. J’ai besoin de me donner de la peine, et quand j’ai bien travaillé tout le jour je mesure ma tendresse à la fatigue de mes reins, de mes genoux, et même à ce rhumatisme de l’épaule gauche qui ne veut pas guérir.


Où la douceur et la patience ne peuvent rien, la joie suffit, la joie de Dieu, dont nous sommes avares. Oui qui la reçoit est trop tenté de la garder, d’en épuiser les consolations, alors qu’elle devrait rayonner de lui à mesure. Combien les saints se font transparents ! Et moi, je suis opaque, voilà le mal. Je réfléchis un peu de clarté, quelquefois, chichement, pauvrement. Est-ce que Dieu n’en demande pas plus ? Il faudrait n’être qu’un cristal, une eau pure ? Il faudrait qu’on vit Dieu à travers.


Le mépris est le poison de la tristesse. La tristesse bue, c’est lui qui reste au fond… une boue noire, amère. Jadis je craignais le mal ; non pas comme on doit le craindre, j’en avais horreur. Je sais à présent qu’il ne faut avoir horreur de rien. Une fille pieuse, qui entend sa messe, communie, cela vous paraît bien sot, bien puéril ; vous avez vite fait de nous prendre pour des innocentes… Hé bien, nous en savons parfois plus long sur le mal que bien des gens qui n’ont rien appris qu’à offenser Dieu. Le péché, nous sommes tous dedans, les uns pour en jouir, d’autres pour en souffrir, mais à la fin du compte, c’est le même pain que nous rompons au bord de la fontaine, en retenant notre salive, le même dégoût.


Un bon chrétien n’aime pas tellement les miracles, parce qu’un miracle, c’est Dieu qui fait lui-même ses affaires, et nous aimons mieux faire les affaires de Dieu.


Quand je devrais mourir dans dix minutes, je voudrais que ce fût, avec la permission de Notre-Seigneur, ainsi qu’un enfant, non pas même, ainsi qu’une petite bête innocente qui prend sa dernière gorgée d’air frais, d’eau fraîche, et marche vers sa pauvre fin sur les talons de son maître. Le maître tient la corde, il n’y a qu’à suivre… Dès lors, qu’est-ce que ça me fait d’être sage ou folle, sainte ou visionnaire, ou même environnée d’anges ou de démons, aussi incapables les uns que les autres de me détourner de mon chemin plus loin que la longueur de la corde ?