Pris par les innombrables vanités où l’orgueil et la peur s’incarnent dans l’histoire, l’individu et les forces de l’expérience n’acceptent pas la vie comme elle est, « parce qu’il n’y a que moi qui vaille », dit l’orgueil, « pour me sauver », dit la peur, et, n’acceptant pas la vie comme elle est, ils partent en guerre contre toutes les forces, les individus, les expériences qui n’entrent pas dans le schéma traditionnel, dans le dessin de la réalité, que les vanités se sont faits ; et ils livrent et acceptent le combat. Ils doivent détruire, parce qu’ils n’édifient comme ils veulent qu’à la condition de détruire, et, en dernière analyse, seule la destruction exauce les vœux de la peur et de l’orgueil : lorsque je détruis, j’élimine en effet les attaques et les surprises et je calme ma peur ; lorsque je détruis, mon orgueil est en effet assouvi : car quelle preuve plus haute que je suis bien la loi la plus haute de la réalité, que de voir s’écrouler la réalité à mes pieds, que de provoquer et d’assister au sacrifice de la réalité devant ma loi ?


Chaque mouvement prescrit que l’individu doit s’immoler à la fin que le mouvement même se propose et cherche à mener à sa réalisation. C’est l’impératif expressément formulé et suivi par l’un des mouvements les plus significatifs de notre époque, le communisme, mais c’est aussi l’impératif des autres mouvements qui ont choisi d’autres valeurs suprêmes, la race, la nation, etc. ; et s’accorde avec eux le mouvement, moins intentionnel et volontaire, mais tout aussi contraignant qu’eux et peut-être même davantage, qui préside à la formation des grandes sociétés économisées et mécanisées de type américain, qui prennent l’individu dans l’engrenage toujours plus perfectionné des automatismes et des conformismes sociaux, le réduisant à un type toujours plus indifférencié et informe, et lui imposent en conséquence une éthique du renoncement le plus absolu à lui-même.