Quel est le droit ? Celui du vainqueur ou celui du vaincu ? Le droit de celui qui veut maintenir ses propres lois, ou le droit de celui qui veut instaurer un ordre nouveau à la place des lois abattues ?


Nous savons bien que l’homme reste toujours une pauvre créature fragile, même s’il se présente revêtu des emblèmes de l’autorité ; et que les doctrinaires russes, qui se sont imaginé que le paysan et l’ouvrier analphabètes, élevés du jour au lendemain au rang de magistrats, n’ont qu’à ouvrir la bouche pour faire sortir de leur gosier, comme des lèvres inspirées de la Pythie, la voix de la justice, ont oublié que la prétendue conscience populaire, la conscience des masses, si elle peut être efficacement perçue, accueillie et canalisée par le législateur qui se tient au sommet de l’Etat et tire synthétiquement de toutes les aberrations individuelles les orientations sociales les plus assurées pour son peuple, devient une sinistre farce, et, plus qu’une farce, une tragédie, quand on la considère dans l’individu isolé, et que l’on croit pouvoir remettre à sa prétendue conscience politique, délivrée des lois et des contrôles de l’autorité, la vie et l’honneur des citoyens.


Telle est la joie et la foi du juriste : apporter au milieu des hommes, et spécialement au milieu des pauvres gens, le sentiment que l’égalité de tous les citoyens devant la loi n’est pas une farce dont les juges se détournent, mais une réalité qui vit et s’affirme, plus forte que toute violence et que toute supercherie ; et surtout faire comprendre aux gens que cette abstraction des lois, qui donne l’impression aux profanes qu’elles sont des injonctions à vide, détachées de la réalité, et trop hypothétiques pour être prises au sérieux, est en réalité la formule logique de la solidarité et de la réciprocité humaines, qui est force de cohésion de la société la plus efficace et la condition essentielle de toute véritable civilisation.