Temps qui dévores tout, émousse les griffes du lion ;

Fais dévorer à la terre ses propres enfants,

Arrache les crocs acérés aux mâchoires du tigre féroce,

Et brûle dans son sang l’indestructible phénix.

 

Rends tristes et gaies les saisons dans ta fuite,

Et fais ce que tu veux, Temps au pied rapide,

Du monde immense et de ses charmes éphémères ;

Mais je t’interdis le crime le plus odieux :

 

Oh ! que tes heures ne creusent pas le beau front de mon amour,

Que ton antique plume n’y trace pas ses lignes ;

Qu’il soit par toi dans ta course épargné,

Modèle de beauté pour les hommes à venir.

 

Mais si, commets ton crime, Vieux Temps ! En dépit de toi,

Mon amour vivra jeune à jamais dans mes vers.


Quand en disgrâce auprès de Fortune et des regards des hommes,

Solitaire je pleure sur mon sort de proscrit,

Dérangeant un ciel sourd de mes plaintes inutiles,

Je me regarde moi-même et maudis mon destin,

 

Me voulant comme tel autre plus riche d’espoir,

Beau comme lui, comme lui entouré d’amis,

Jaloux du talent de celui-ci, de l’importance de cet autre,

Satisfait le moins par ce qui me plaît le plus ;

 

Pourtant dans ces pensées, presque me méprisant,

Par chance si je pense à toi, alors tout mon être,

Comme l’alouette qui s’élance au point du jour,

Loin de la morne terre, chante un hymne à la porte du ciel.

 

Car le souvenir de ton amour me rend si riche

Que je ne changerais ma place pour celle d’un roi.


Et l’amour sait pourtant combien plus douloureuses

Sont les offenses de l’amour que les blessures de la haine.