Ô toi qui sais, toi dont l’immense science

te vient de pauvreté, de trop de pauvreté :

fais qu’on ne chasse plus les pauvres

ni que le mépris les piétine.

Les autres sont comme déracinés ;

mais eux, enracinés comme une fleur,

embaument comme la mélisse

et leurs feuilles sont tendres et dentelées.

 

Regarde-les : qui s’y peut comparer ?

Ils bougent comme proie du vent,

reposent comme chose que l’on tient dans sa main.

Dans leurs yeux brille le solennel

obscurcissement des claires prairies

où tombe une rapide pluie d’été.


Mais les villes sont égoïstes

et arrachent tout dans leur course,

comme bois mort elles brisent les bêtes

et consument de nombreux peuples.

 

Et leurs hommes, esclaves des cultures,

perdent équilibre et mesure,

nommant progrès leur traînée de limace ;

la lenteur cède à la vitesse ;

ils ont des sentiments et des fards de catins,

s’enivrent du fracas du métal et du verre.

 

Comme bernés chaque jour par un leurre,

ils ne peuvent plus être eux-mêmes ;

la force de l’argent s’accroît et les possède,

forte comme un vent d’est, – et eux, petits,

dépassés, attendent de l’alcool

et du poison du sang des hommes et des bêtes

l’élan pour leur agitation vaine.

 

Et tes pauvres en souffrent,

alourdis par tout ce qu’ils voient,

grelottant dans l’ardeur des fièvres

et, chassés de toutes maisons,

s’en vont de par la nuit comme morts inconnus,

chargés de toutes les ordures

et de crachats comme pourriture au soleil ;

chaque hasard, le fard des filles,

les fracas des voitures et l’éclat

des lanternes les insultent.

 

Et s’il est une voix pour les défendre,

libère-la, fais-la vibrer.