L’économie n’est ni au service de la propriété privée et des intérêts individuels, ni au service de ceux qui voudraient utiliser l’Etat pour imposer leurs valeurs ou faire prévaloir leurs intérêts. Elle récuse le tout-marché comme le tout-Etat. L’économie est au service du bien commun ; elle a pour objet de rendre le monde meilleur. A cette fin, elle a pour tâche d’identifier les institutions et les politiques qui promouvront l’intérêt général.


Le marché, s’il est suffisamment concurrentiel , augmente le pouvoir d’achat des ménages  en réduisant les prix, en créant des incitations à la baisse des coûts de production, en stimulant l’innovation et en ouvrant les échanges au commerce international. De façon peut être moins visible, il protège le citoyen du discrétionnaire, des lobbies et du favoritisme si présents dans les mécanismes plus centralisés d’allocation des ressources  (et qui furent à l’origine de la Révolution française, qui abolit les privilèges en 1789 et les corporations en 1791, ou de l’implosion des économies planifiées à la fin du XXe siècle).


Le marché est un miroir de notre âme, rendant ainsi explicite des réalités de notre société ou des facettes de nos aspirations et de nos préférences que nous aurions préféré cacher non seulement aux autres, mais aussi à nous-mêmes. Nous pouvons casser le miroir en supprimant le marché. Mais nous ne faisons alors que suspendre le questionnement de nos valeurs personnelles et collectives.


Le débat public oppose souvent le partisan du marché au partisan de l’’Etat ; tous deux considèrent le marché et l’Etat comme concurrents. Et pourtant, l’Etat ne peut faire vivre (correctement) ses citoyens sans marché ; et le marché a besoin de l’Etat : non seulement pour protéger la liberté d’entreprendre et sécuriser les contrats au travers du système juridique, mais aussi pour corriger ses défaillances.


Quand le pouvoir de décision doit-il être imparti à la sphère politique ? A priori, le processus politique semble plus approprié pour des choix sociétaux familiers à l’ensemble de l’électorat (à condition bien sûr qu’ils ne risquent pas d’opprimer une minorité). En revanche, les décisions d’ordre technique sont sujettes à mauvaise compréhension de l’électorat et donc à une défaillance du mécanisme démocratique : combien d’électeurs entament un doctorat en économie pour mieux appréhender les enjeux du dégroupage de la boucle locale de télécommunication ou de la politique monétaire, et ainsi voter de façon plus informée ? Combien d’électeurs s’engagent dans un doctorat en histoire et géopolitique pour mieux juger de la politique française au Moyen-Orient ? Combien d’électeurs ont épluché et reformulé les comptes de la SNCF pour comprendre le niveau de subventions et la productivité de la SNCF ou connaissent les chiffres relatifs à l’efficacité d’interventions publiques alternatives en matière de logement ou d’éducation ? Combien d’électeurs s’investissent sérieusement dans des sujets scientifiques ardus comme les OGM, le gaz de schiste ou le réchauffement climatique ? La conséquence de ce manque d’information du citoyen est que ces décisions d’ordre technique sont sujettes à la capture du régulateur par les groupes d’intérêt les plus puissants financièrement ou médiatiquement, ou les mieux organisés.


On peut appeler au dialogue, on peut rêver d’un autre monde, où les acteurs économiques, les ménages, les entreprises, les administrations, les pays changeraient leurs habitudes de consommation et décideraient d’adopter un comportement écologiquement vertueux. Il faut dialoguer, expliquer les enjeux, sensibiliser la population aux conséquences de notre comportement collectif. Mais tout cela risque de demeurer bien insuffisant. La réalité est que le dialogue s’est noué il y a plus de vingt-cinq ans et qu’il est suffisamment médiatisé pour que nul ne l’ignore ; que la plupart d’entre nous sommes prêts à faire de petits gestes pour l’environnement, mais pas à nous priver de notre voiture, à payer notre électricité beaucoup plus cher, à restreindre notre consommation de viande ou nos voyages en avion pour des destinations lointaines ; que les initiatives locales de développement durable sont très louables, mais en elles-mêmes ne suffiront absolument pa. A la vérité nous souhaiterions que les autres agissent ainsi à notre place et pour nous – ou plutôt pour nos petits-enfants. Aussi irresponsable soit-elle, notre politique commune est facilement explicable. Elle est le fruit de deux facteurs : l’égoïsme vis-à-vis des générations futures et le problème du passager clandestin. En d’autres termes, les bénéfices liés à l’atténuation du changement climatique restent essentiellement globaux et lointains, tandis que les coûts de cette atténuation sont locaux et immédiats.


La thèse selon laquelle réduire la durée du travail, avancer l’âge de la retraite, bloquer l’immigration, adopter des mesures protectionnistes ou réintroduire le service militaire créera des emplois pour les autres n’a pour l’instant aucun fondement, ni théorique ni empirique.