D’innombrables personnes vivent leur vie dans un état de prudente, banale médiocrité. Elles n’ont jamais été exposées à la tentation ; elles n’ont jamais été troublées par des passions violentes ; elles ne sont pas mises à l’épreuve ; elles n’ont jamais entrepris de grandes choses pour la gloire de Dieu ; elles n’ont jamais été contraintes d’affronter le monde ; elles vivent chez elles, au sein de leur famille, ou tranquillement : en un certain sens elles sont innocentes et droites. Elles n’ont pas sensiblement profané leur robe de baptême ; elles n’ont rien fait qui puisse effrayer leur conscience ; elles ont toujours vécu selon la religion et convenablement rempli leurs devoirs élémentaires. Et, après que leur vie s’est terminée, on ne peut s’empêcher de dire du bien d’elles, qu’elles furent sans méchanceté, honorables, que c’étaient de braves gens, qu’il est impossible de les critiquer, impossible de ne pas les regretter. Et pourtant que leurs vies furent, somme toute, différentes de ce qui est représenté dans les épîtres de saint Paul comme la vie d’un chrétien ! Combien mènent, autant qu’ils le peuvent, une vie d’insouciance et d’indolence – ou, du moins, loin de poser la gloire de Dieu en fin de leur existence, vivent pour eux-mêmes et non pour Dieu !


Ces grands philosophes du monde, dont les paroles ont tant d’attraits et de vertus, ne sont trop souvent eux-mêmes que paroles. Qui garantira qu’ils agissent et ne font pas que parler ? Ils sont les reflets de la mission prophétique du Christ ; mais où sont la mission sacerdotale et la mission royale ? Où trouver en eux la noblesse du roi et l’abnégation du prêtre ? Au contraire : pour ce qui est de la noblesse, ils sont souvent “la lie de l’humanité” et, pour ce qui est de l’abnégation, les plus égoïstes et les plus lâches des hommes. Ils peuvent demeurer assis et prendre leurs aises, céder à leurs désirs, jouir des plaisirs de la chair ou suivre le train du monde, tout en continuant à se prévaloir des lumières de leur raison et de l’immense portée de leurs paroles. De toutes les formes de grandeur terrestre, c’est à coup sûr la plus méprisable. Que dire à des hommes comme Balaam, qui professent sans agir, qui enseignent la vérité mais vivent dans le vice, qui ont le savoir mais pas l’amour ?


Les royaumes terrestres n’ont pas leurs fondations dans la justice, mais dans l’injustice. Ils sont créés par l’épée, par le vol, la cruauté, le parjure, la ruse et la tromperie. Jamais il n’a existé de royaume, sauf celui du Christ, qui n’ait été conçu et mis au monde, nourri et éduqué dans le péché. Jamais il n’a existé d’Etat qui n’ait eu recours à des actes et des préceptes auxquels il est criminel de se livrer et fatal de renoncer. Quelle est la monarchie qui ne doit pas sa naissance à une invasion et une usurpation ? Quelle est la révolution qui a été accomplie sans acharnement, sans violence ou sans hypocrisie ? Quel est le gouvernement populaire qui ne vacille au gré du vent, comme s’il n’avait ni conscience ni responsabilités ? Quelle élite a su exercer le pouvoir sans égoïsme ni cynisme ? Où est la force militaire qui n’aille de pair avec la passion de la guerre ? Où est le commerce qui ne s’accompagne de l’amour du gain sordide, cette racine de tous les maux ?


Le temps et la matière et le mouvement et la force et la volonté de l’homme, combien ils sont tous vains s’ils ne sont les instruments de la grâce de Dieu, qui les bénit et oeuvre avec eux ! Que toutes nos peines, toutes nos pensées, toutes nos préoccupations sont vaines, si Dieu n’en use pas, s’il ne les a pas inspirées ! Comme elles sont pires que stériles, si elles ne sont pas tournées vers sa gloire et rendues à celui qui donne !