Le capitalisme privé, comme spontanément, se crée des obligés, accorde des subventions, soutient des fondations, offre des situations lucratives, arbitre les investissements. Nous le voyons habituellement consentir des prêts aux Etats, accompagner l’action des ONG et inspirer des traités. Partout, il fait triompher ses vues. Il façonne l’opinion par l’influence qu’il exerce dans les médias, dans l’enseignement supérieur et auprès des cercles du pouvoir ou des institutions politiques. Il soumet tout à sa logique : celle d’une priorité accordée à la maximisation des gains, quel que soit leur mode de réalisation.

La maximisation des gains n’est pourtant qu’un moyen. Le capitalisme privé, enfermé dans sa forme primaire, l’érige en fin suffisante de l’activité économique et tend à l’assimiler au bien commun lui-même. C’est pourquoi le chômage perdure, la pollution augmente et la personne humaine demeure assujettie, corps et âme, à la seule recherche du plus grand gain.


La théorie du « ruissellement » est une fable commode, un prétexte inventé pour donner libre cours à la cupidité. La recherche exclusive d’une maximisation des gains conduit à une concentration du pouvoir d’achat entre les mains d’un nombre toujours plus restreint de personnes. Un pouvoir d’achat important, concentré sur un nombre réduit de personnes, donne lieu à une demande plus faible et à de plus grands gaspillages qu’un pouvoir d’achat réparti sur un plus grand nombre de personnes. Il n’est certainement pas juste que chacun dispose du même revenu, mais il n’est certainement ni juste ni efficace de laisser se côtoyer des fortunes démesurées et des misères aliénantes.


Les vertus de l’économie de marché (dynamisme lié à la recherche du gain, respect de la propriété privée, libre concurrence, meilleure connaissance de la demande et de l’offre par les agents économiques individuels, meilleure capacité de ces agents à produire au moindre coût, et complémentarité issue de la diversité des atouts dont chacun dispose), justifient qu’on facilite les échanges et qu’on respecte la liberté d’entreprendre.

Arguer de ces vertus pour prôner une politique de laissez-faire à tout va, pour nier la nécessité d’imposer aux échanges les règles d’une concurrence loyale, pour retenir le moindre coût comme critère suffisant de l’échange (sans égards pour les destructions d’emplois et les dégradations perpétrées), ou pour ne rechercher dans l’échange que l’obtention d’une créance monétaire maximale (sans se préoccuper de la réalité des biens et des services fournis), c’est dévoyer l’économie de marché.

La recherche de gains dans l’échange, lorsqu’elle est exclusive, peut conduire à un appauvrissement, par les dommages qu’elle fait subir à l’environnement, par les destructions d’emplois qu’elle engendre, ou par un gâchis de ressources inutilement dépensées. Faire traverser l’océan à des boeufs américains, ou sud-américains, pour les proposer aux consommateurs français à un prix inférieur ou équivalent à celui de la production nationale (dont la qualité n’est pas moindre), constitue un non-sens économique : la traversée de l’océan mobilise une énergie fossile qui aurait pu être mieux utilisée (dans l’électrification de l’Afrique, par exemple, ou l’accès à l’eau potable) ; elle crée une pollution dommageable ; elle fait accomplir aux marins un travail inutile au lieu de les employer à fournir un service répondant aux besoins ; et enfin elle provoque des destructions d’emplois chez les producteurs français.


La logique naturelle des multinationales, ce qui les fait agir, c’est le développement de leur propre puissance par la maximisation de leurs gains. Et cette logique, avec la force de sa mécanique implacable, s’impose à tous ceux à qui elles versent un salaire, une subvention ou un soutien. Les multinationales subordonnent le service du bien commun à la maximisation de leurs gains. Et lorsqu’elles se préoccupent de fournir une production de bonne qualité, ou une aide humanitaire, c’est d’abord dans la perspective de soigner leur image et de consolider leurs ventes. Elles n’ont pas pour vocation, comme les Etats, de défendre un groupe de personnes sur un territoire. Elles n’ont pas davantage vocation de défendre l’humanité entière sur toute l’étendue de la terre. Lorsqu’elles apportent leur soutien aux organismes internationaux, ou aux établissements d’enseignement supérieur, c’est avant tout pour faire prévaloir leurs vues. La loi qui les conduit est celle de la maximisation des gains et les principaux instruments de leur domination se trouvent dans l’affaiblissement des Etats et la dérégulation. En aucun cas les multinationales ne peuvent être substituées aux Etats pour garantir le bien commun.

La dérive capitaliste de l’économie de marché, qui se manifeste dans la recherche d’une maximisation des gains par tout moyen a été dénoncée par des partisans de l’Etat-Providence qui se sont trompés de combat : le remède ne consistait pas à supprimer ou restreindre le domaine de l’économie de marché, pour étendre celui de l’économie administrée, mais à lutter contre l’essor d’un capitalisme désordonné au sein de l’économie de marché. Loin de lutter contre cet essor, le pouvoir politique, en France, s’est employé au cours des dernières décennies à le favoriser en dérégulant, comme jamais auparavant, les activités financières. De sorte qu’on se trouve aujourd’hui en France dans la pire configuration, avec une économie administrée hypertrophiée, asphyxiant l’économie de marché, et des activités financières hors de contrôle, qui ne se placent pas au service de l’économie réelle, mais se servent d’elle pour maximiser leurs gains.


La perpétuation d’un affrontement entre les forces du capital et celles du travail n’est utile qu’à ceux qui s’en nourrissent : elle permet à certains de continuer d’abuser de leur position dominante et à d’autres, de continuer d’occuper des fonctions (considérées et rémunérées) d’agitateurs publics. Nous devons revenir à la réalité : le capital est nécessaire au travail, comme le travail l’est au capital. Chacun doit être ou devenir capitaliste. Le capital placé doit être rémunéré. Le profit est nécessaire et peut être partagé. Dans les entreprises devenues autonomes, les salariés doivent pouvoir prendre part, avec les actionnaires, à la désignation des dirigeants et à la définition d’un projet commun.


L’instauration d’une communauté d’intérêts entre capitalistes et salariés au sein de l’entreprise suppose aussi le respect d’un équilibre dans la fixation des rémunérations : tout le monde doit oeuvrer dans la même direction. Or le caractère démesuré de certaines rémunérations versées à des dirigeants de très grandes entreprises, semble ne trouver d’autre explication qu’une volonté de rétribuer un attachement sans failles à une politique de maximisation des gains au profit des actionnaires, quelles qu’en soient les modalités. C’est pourquoi il importe que la rémunération des dirigeants soit liée à leurs performances au regard des objectifs de l’entreprise, lesquels doivent être définis à la fois par les salariés et par les actionnaires.