Les marxistes sont dans une nuit si profonde qu’elle assombrit la gloire de Dieu. Ne pas les aimer, est-ce ou n’est-ce pas assombrir deux fois cette gloire ?


La  rédemption de l’homme par l’homme, la fidélité à un prolétariat guide et artisan de l’humanité future réclament prêtres et prophètes : le parti en assumera les fonctions. A travers les grands soirs qui peuvent saigner, il annonce un demain qui chante. Il préfigure dans sa propre communauté les communautés à venir. Il est la conscience et l’interprète des tâches et des luttes prolétariennes, le rappel des souffrances nécessaires. Son devoir peut être même de les susciter. Ce qui nous indigne comme de froides cruautés, ces opérations dont on dit volontiers que « la classe ouvrière fait les frais », ces aggravations suscitées et momentanées de la souffrance prolétarienne sont pour un marxiste des cruautés dont l’une des causes peut, en certains cas, être l’amour. Cet amour, le parti le connaît souvent par lui-même, car il n’en est pas dispensé. Il croit qu’il est des cas où il faut savoir mourir pour un peuple, mourir volontiers, souvent pour que le peuple le sache, quelquefois aussi s’il doit l’ignorer toujours.


Le marxisme fournit au prince de ce monde le corps politique de l’homme capable de faire front au corps même du Fils de l’Homme, un corps capable de souffrir la passion de l‘humanité pour obtenir la mort de ce qu’elle appellera enfin « son péché » : Dieu.

Si l’esprit du mal a fait le péché en séparant l’homme de Dieu, jamais, semble-t-il, il n’a situé cette rupture à un point à la fois aussi capital et aussi ambigu ; il l’a situé, très exactement entre le premier et le second commandement du Seigneur : il a demandé la haine de Dieu au nom de l’amour des hommes.


Les plus religieusement célibataires que j’ai connus, seuls par choix à cause du Royaume des Cieux, n’avaient en eux, à première vue, rien qui puisse évoquer le célibat. En revanche ils avaient reçu une copieuse ration de volonté qu’ils essayaient de rendre bonne, et s’ils n’apparaissaient pas tous comme des gouffres d’humilité, ils cherchaient à devenir humbles ou savaient qu’ils ne l’étaient pas. Au contraire, des gens dont on disait volontiers qu’ils ne semblaient pas avoir un « tempérament du tonnerre » ont laissé leur « petit tempérament » avoir raison d’eux sans que bataille il y eût, car les forces défensives n’existaient pas.


Si, au départ et extérieurement, pauvreté chrétienne et dénuement marxiste sont dans bien des cas semblables, dès leurs premiers pas ils se divisent. Si le chrétien et le marxiste mettaient cartes sur table, s’ils disaient en vérité le pourquoi doctrinal de ce fait commun : leur pauvreté, s’ils en disaient aussi le but, le fait en apparence commun de leur vie ne serait plus qu’un proche dos-à-dos, menacé par la première de leurs démarches.

En effet, le chrétien serait obligé de dire qu’il fait partie d’un peuple dont Dieu est le bien. Ce sont seuls les cœurs pauvres qui le reçoivent. Il sait qu’il n’a pas fini de rencontrer, en chair et en os, la parabole de Lazare et de l’homme riche – Jésus ne dit pas le mauvais riche – et que l’Église n’a pas fini de lui demander ses richesses, comme à d’autres leur puissance oppressive ; parce que le bien de Lazare, son Dieu, il le possède pour toujours ; mais rejetant Lazare, l’homme riche, lui, se rive à un manque d’amour éternel. Sans conversion, c’est lui « le damné de la terre », le damné dès la terre, dont l’éternité ne ferait qu’éclairer la damnation. Tout le message du Christ semble tellement aller vers la dépossession volontaire de ce qui capte le cœur de l’homme, le rend vis-à-vis de Dieu autonome, c’est-à-dire idolâtre.

A cette volonté de dépossession le marxiste oppose une volonté de possession selon un maximum de justice. Sa pauvreté actuelle, son dénuement volontairement accepté sont la participation nécessaire à l’élaboration d’un monde où tout sera le bien de tous. La pauvreté chrétienne, une fois explicitée, devient inacceptable autant qu’incompréhensible pour le marxiste. Mais une telle pauvreté témoigne pour Dieu en tant que Dieu et pour le Christ en tant que Dieu. Elle affirme, non seulement un Christ bon qui rend ses disciples bons, un Dieu bon dont la foi rend meilleur, elle atteste un Dieu assez bon pour que des hommes le préfèrent à tout ; elle est gratuite comme le martyre.


Les moyens dont nous voyons user quand il s’agit de toucher au monde entier, d’avoir sur lui une sorte de maîtrise, sont des moyens de violence, des forces naturelles captées, puis appliquées à chaque tâche. La colère drainée, accumulée, est l’une de ces forces. Le marxisme l’applique à la domination de la terre.

Mais l’espérance chrétienne ne se fie pas à elle, car la colère n’a aucune promesse divine entre les mains. Si nous avons besoin du monde, le temps de le traverser, la douceur seule accomplira notre espérance. A elle seule fut promise la possession de la terre. La vie n’est pas furieuse quand elle naît ou quand elle croît. La vie reste inflexible et douce dans les plus violents bouleversements. Dans la vieillesse et dans la mort, la vie demeure une promesse et une enfance.


L’amour qui a peur de connaître le mal chez ceux qu’il aime est un amour infirme. Le chrétien n’aimera jamais chrétiennement malgré le mal ; mais c’est à cause du mal, pour continuer l’œuvre de rédemption qu’il aimera davantage.


La solitude est une épreuve, elle peut être déconcertante, mais elle est un don, une monnaie d’achat ou de rachat. Traitée comme on traite un mal, fuie comme on fuit un piège, elle est une épreuve manquée dont le chrétien traînera la peur à travers ses tentations. La solitude ne semblera pas y être en cause ; pourtant, l’intolérance qu’on a eue d’elle a précédé, presque toujours, le retournement des fidélités. Toute sollicitude fraternelle devra prévoir l’irruption tantôt sournoise, tantôt soudaine de la solitude et qu’elle soit attendue en vérité pour ce qu’elle est. Il est impossible d’avoir essayé de voir clair dans les difficultés de la vie apostolique en prolétariat sans que la solitude n’y apparaisse comme déterminante, pesant d’un poids presque insolite. Il faut retrouver les causes de son influence déterminante et jauger leur valeur réelle.