Tous les grands révolutionnaires du monde moderne, Robespierre, Hitler, Staline, ont déliré d’optimisme : tous nous ont promis un monde nouveau et régénéré. On connaît la suite. Céline a résumé le processus dans ces mots indélébiles : « Tous les assassins voient l’avenir en rose, ça fait partie du métier. » L’aurore « aux doigts de rose » qui se lèvera demain – toujours demain, c’est-à-dire jamais – absout le couchant sanglant d’aujourd’hui. Les musiques guerrières sont des musiques toniques, gonflées de force et d’espérance : les crimes collectifs ne se sont jamais commis aux accents des marches funèbres…


Nous opposons le même refus au matérialisme de la société de consommation et à la fausse mystique de la révolution. Car le premier nous apporte des biens tangibles, mais dont la possession tourne aussitôt à la satiété et à l’ennui, et le second nous propose un idéal irréalisable et destructeur. D’un côté des promesses qui meurent d’être tenues, de l’autre le mirage de l’impossible.

A voir ce que les conservateurs désirent sauver – le bien-être, le confort, la tranquillité au-dehors afin que rien ne trouble la liquéfaction intérieure, l’évasion factice, la culture intensive de faux besoins épuisant le terrain des vraies nécessités, en bref, la fièvre de l’avoir greffée sur une anémie pernicieuse de l’être, et cette apparence de liberté que donne à la girouette l’impulsion des mille vents qui l’agitent – à voir tout cela, on se sent révolutionnaire.

Mais si l’on songe à ce que la révolution risque de détruire (tous les trésors du passé, tous les jalons de l’éternel dans le temps, mêlés aux fausses valeurs du présent et jetés indistinctement à l’égout – liquidation simultanée du meilleur et du pire comme, par exemple, dans la révolution culturelle chinoise), alors, on redevient conservateur.

Ces deux impasses nous renvoient sans pitié à la voie supérieure qui domine « l’égarement des contraires ».

Un évêque intelligent et pieux me disait récemment que l’Église catholique ne pourrait rester fidèle à sa vocation divine qu’en acceptant le risque de devenir minoritaire. C’est-à-dire en regroupant autour d’elle la minorité de ceux qui refusent de braire avec les ânes et de hurler avec les loups. Les ânes broutent les pâturages abondants, mais saturés d’engrais chimiques de la société de consommation, et les loups courent derrière le char de la révolution, forgé par leurs songes et qui garde toujours sur eux l’avance irréductible du rêve sur le réel. Braire et hurler manquent d’ailleurs de spontanéité et de naturel autant l’un que l’autre : ce sont des échos – ou plutôt des voix de poupées parlantes dont les techniciens de l’opinion installent et mettent en branle le mécanisme.


Des réformes ne suffisent pas, une refonte s’impose. « Avant de parler de justice sociale, refaites une société », s’écriait Bernanos. Car la société actuelle sécrète l’injustice comme l’ulcère la purulence. Et qu’elle soit conservatrice ou révolutionnaire, peu importe : la société de consommation vit et prospère sur les réflexes anonymes de l’homme des foules – et quant à la révolution, elle se présente sous l’étendard de la volonté et de la révolte des masses. Ces masses, non seulement nous récusons leur témoignage (« le goût de la foule est l’indice du pire », affirmait Sénèque), mais notre vœu est de les dissoudre, c’est-à-dire de refaire des organismes là ou la civilisation mécanique n’a su construire qu’un vaste réseau de prothèses.

De ce point de vue, l’affrontement entre conservateurs et révolutionnaires apparaît comme un misérable règlement de comptes entre deux formes de société aussi inhumaines l’une que l’autre.


Les croyants croient par faiblesse. Je vous l’accorde, mais je vous répondrai – avec autant de chances de vérité et d’erreur – que les incroyants nient par défi, ce qui est affectation de la force, donc toujours faiblesse. Les uns s’aplatissent devant leurs dieux comme des chiens serviles, les autres aboient comme des roquets hargneux. Et tout cela se situe au plus bas niveau de l’humain.

Croyants et incroyants feraient mieux de se rapprocher pour essayer d’élucider ensemble à quoi correspond dans l’invisible leur oui et leur non. Car ils se complètent : le croyant sème et arrose, l’incroyant sarcle et émonde. Ainsi, dans ce qu’ils ont de profond, l’un et l’autre prennent soin de la semence divine dans l’homme. Plus encore : le croyant et l’athée peuvent coexister dans le même individu – et l’athéisme vécu par les saints sous le nom de nuit des sens ou de l’esprit va plus loin dans la négation et le désespoir que celui des incrédules.


« La cendre ne parvient qu’à me prouver la flamme » Hugo. Réfutation parfaite de tous les pessimismes : comment le mal, qui est le résidu du bien, peut-il être conçu comme sa négation ? Le pessimisme se sert de la cendre pour nier le feu, du marécage pour nier la source, du squelette pour nier la chair, de tous les déchets pour réfuter les origines.


Regard de l’innocence : il nous condamne sans appel dans la mesure où il ne nous juge pas. Ceux qui nous jugent ne peuvent nous condamner que du dehors, mais ceux qui ne nous jugent pas nous forcent à nous condamner nous-mêmes du dedans.


La vraie foi n’est ni un refuge ni un bouclier, c’est un élan intérieur, une confiance nue qui nous donne le courage d’affronter, sans vêtement et sans arme, le mystère de notre origine et de notre fin. Ce n’est pas la négation, c’est le dépassement du doute.

Le fanatique va de l’avant grâce aux œillères de ses convictions étroites qui le préservent du doute ; le sceptique n’a pas d’illusions mais, doutent de tout, il n’avance pas ; le vrai croyant doute et il avance quand même : il marche sur son propre doute. La foi n’est pas un stupéfiant qui nous rend insensibles aux morsures du doute, c’est un tonique qui nous les fait à la fois éprouver plus vivement et dominer. La foi et le doute se prêtent mutuellement des forces : la foi creuse le doute et le doute purifie la foi.


La grandeur morale se reconnaît à deux signes : pressentir la vanité des biens que nous n’avons pas encore et savourer la réalité des biens que nous possédons depuis longtemps. Échapper aux illusions des affamés comme à la déception des repus. Dominer la nouveauté comme la monotonie ; être assez lucide pour voir, au-delà du désir, le néant de ce qu’on désire et assez fidèle pour apprécier, au-delà de l’habitude, la réalité de ce qu’on possède. Ces deux vertus ne sont accessibles qu’à ceux qui attribuent plus d’importance aux objets qu’aux appétits.


Nous avons pourtant les mêmes idées, m’a dit cet homme qui, partageant mes convictions, ne comprend pas mon éloignement et ma méfiance. Et qu’importe que nous ayons les mêmes idées si nous ne pensons pas au même niveau ? Il y a quelque chose de plus important que ce qu’on affirme ou que ce qu’on nie : c’est la qualité de l’esprit qui affirme ou qui nie. Je me sens plus près d’un athée profond que d’un croyant superficiel. Une rose en papier est plus d’une loin d’une vraie rose qu’un chardon réel.


Supposons un parfait aménagement de la nature et de la société et la mort vaincue. Peut-on rêver, au niveau du profane et du temporel, une situation plus positive ? Y verrez-vous alors le point d’insertion privilégié du surnaturel ? Et rendrez-vous sans restriction grâce à Dieu d’avoir permis ce progrès qui nous condamnerait à ne jamais le rejoindre, à ne jamais connaître l’heure nuptiale où, le voile des apparences se déchirant, la foi se dissout dans l’évidence ? Ou bien préférerez-vous la croix au paradis artificiel et la mort en Dieu à l’immortalité sans Dieu ?

La survie du christianisme dépend de notre choix dans cette alternative. Question limité, je le répète, et qui ne sera sans doute jamais posée en termes aussi tranchants, mais qui éclaire d’en haut l’ensemble de nos réactions devant les prodigieuses mutations du monde moderne. Suivant qu’on y répond dans un sens ou dans l’autre, on met son espérance suprême dans l’éternité ou dans l’avenir, on opte pour le Dieu qui s’est fait homme ou pour l’homme qui s’est fait Dieu.