La vision, la contemplation personnelle, si l’on peut dire, de la Parole de Dieu, c’est donc la première obligation, la première nécessité pour le prêtre.


    Le prêtre pour qui la Parole divine est, dans l’Église, non point seulement Parole lue mais Parole vécue, Parole qui se crée elle-même dans nos cœurs accordés l’écho, la réponse qu’elle attend, ce prêtre-là et lui seul sera susceptible d’être vraiment l’« apôtre » de Jésus-Christ. La Parole de Jésus-Christ, la Parole qui est Jésus-Christ, en lui, par lui pourra s’adresser au monde, parce qu’elle lui aura d’abord parlé à lui, parlé authentiquement : la vraie Parole divine, à un homme vraiment attentif, vraiment présent à ce qui lui est dit. « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute », cette prière de Samuel devrait être la prière constante de l’apôtre. Encore faut-il, pour qu’elle ait un sens, qu’on se mette dans les conditions où elle peut trouver sa réalisation effective et que nous venons d’évoquer. Comme il importe, à cet égard, de dissiper une illusion persistante, qui reste celle de bien des prêtres, même zélés ! On peut la dénoncer en une formule qui paraîtra dure à certains, mais qui dévoile simplement un état de chose qui est comme la maladie professionnelle du clergé, maladie endémique semble-t-il. En un mot, il ne faut pas s’imaginer qu’on puisse être jamais efficacement le prêtre d’une religion dont on n’a pas commencé par être le fidèle.


    Le prêtre ne prêche pas à la messe pour s’y produire lui-même, avec tout ce qui lui tient à cœur, ou, tout bonnement, ce qui lui passe par la tête ! La prédication après l’évangile n’est pas une suspension de la messe, où celle-ci peut sans dommage être oubliée pendant dix minutes ou davantage, le temps que le curé, ou quelque autre qui le remplace, ait dit aux gens sa façon de penser à lui. La prédication n’est tolérable, n’est désirable dans la messe que si, loin de l’interrompre, elle porte jusqu’au cœur de ceux qui l’entendent l’évangile qui vient d’y être proclamé, dans tout son contexte liturgique, et de manière, justement, à faire saillir tout ce que ce contexte y met dans une plus particulière clarté.


    Espérons-nous pouvoir être jamais plus actifs, ou plus efficaces par notre activité, que l’apôtre des gentils ? Son activité, pourtant, tout comme celle du Christ, plonge dans de longues années préalables de préparation silencieuse. Que signifient, en face de cela, toutes les oppositions théoriques sur action et contemplation ? Le Christ ne paraît avoir eu que deux ou trois ans d’«action », au sens où nous l’entendons. Non qu’il soit resté inactif jusque-là, mais son action silencieuse, toute saturée de contemplation, était restée pendant trente ans bien plus proche de celle d’un trappiste que de celle qu’ambitionnent nos modernes apôtres. Temps perdu ? Qui se donnerait le ridicule de le prétendre ? De même, chez saint Paul, nous voyons quelques années seulement, sans doute, d’une activité extérieure à la fécondité prodigieuse s’enraciner dans une apparente et à première vue déconcertante inaction. En fait, n’en doutons pas, l’une vient tout de l’autre. Sans un seul à seul prolongé avec Dieu où sa découverte fulgurante du Christ a pu s’éclairer de tout ce qu’il y avait apporté de lui-même et l’illuminer en retour, jamais le témoignage de Paul n’aurait eu ni une telle puissance de communication, ni une telle clarté lucide et profonde.


    Dans un cas, l’Ange déchu, par un appel à la sensualité, à ce qu’ont de plus trompeur ses évidences tangibles, sape, chez Eve, la foi dans les paroles que Dieu a prononcées. Dans l’autre cas, l’Ange fidèle appelle à la foi la plus héroïque (à une foi qui, à vues humaines, semble défier l’évidence) la Vierge dont il sait qu’elle est prête à l’avance à dépasser le sensible. Marie croit, et non point simplement à quelque mystère relégué dans un domaine lointain, inaccessible, mais où tout peut apparaître possible : elle croit au mystère qui va venir prendre possession de toute sa vie, semblant, pour cela, la vider d’elle-même…

    C’est cette foi-là, la foi la plus difficile sans doute, qui est demandée au prêtre.


    Marie nous apparaît dans l’évangile, comme le prêtre doit apparaître au monde, comme une messagère non de tristesse mais de joie. Elle est très précisément, dans son Magnificat, le témoin de la joie ineffable, incomparable dont Dieu couronne les renoncements les plus héroïques. Le Magnificat est comme un écho anticipé des Béatitudes. Il réalise à l’avance cette joie promise aux pauvres, à ceux qui ont faim, à ceux qui pleurent, à ceux qui sont persécutés. Car il est le cri du cœur pur par excellence qui, déjà dans les obscurités de la foi, voit le Dieu qui demeure dans une lumière inaccessible.