Ô mes vers que voilà si plaintifs et si doux,

Puisque le Créateur ne m’a pas fait de joie,

Venez, vous que du moins à mon aide il envoie,

Je me veux inventer un bonheur avec vous.


Prière du poète

 

Mon Dieu qui donnes l’eau tous les jours à la source

Et la source coule, et la source fuit ;

Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course,

Et le vent galope à travers la nuit ;

 

Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre

Du songe de l’aube au songe du soir,

Et qui sans fin écoute en moi parler la terre

Avec le ciel rose, avec le ciel noir.

 

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,

Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont

Et qui n’ont pas le temps d’entendre dans leur tête

Les airs que la vie et la mort y font.


Donne-toi tellement que tu n’existes plus

Et que dans ton secret, ton silence, ton ombre,

Rien ne bruisse plus qu’autrui, ce cœur sans nombre,

Son mal, sa fièvre, au lieu de ton cœur superflu.

 

Tu ne vis plus… C’est lui qui t’enivre et te mène

Hors de ton bonheur pâle au sien qu’il veut saisir.

Tu n’as plus de désir que sans fin son désir…

Va ! … Tu n’as plus de peine au monde que sa peine !


Mais, ô divin Pasteur, si demain je m’en vais,

Poussée à tous hasards d’un caprice mauvais,

Seule ingrate au milieu de ces bêtes fidèles,

Ô Maître, malgré tout, ô Maître, aucune d’elles

– Et Vous qui savez tout certes le savez bien,

Vous que je navre et qui ne m’en voulez de rien –

De ces brebis suivant la route au clair de lune,

Pas une autant que moi, l’indocile, pas une

Ne sait, ô cher Berger, combien vous êtes bon.

 

Et simplement je me fie à votre pardon,

Moi rebelle, têtue et bien toujours la même,

Incorrigible, hélas ! hélas ! mais qui vous aime !