Abbé Mugnier – 12 janvier 1919

Ce que vous faites, dans le Patronage dont vous me parlez, est très beau ; mais ce n’est pas là votre vocation. Intérieurement, vous souffrez du temps que vous y consacrez. Un instinct plus fort que tout vous entraîne ailleurs ; et vous n’osez le suivre. Vous contrecarrez votre nature, et vous substituez un apostolat à un autre ; un apostolat subi à un apostolat désiré, consenti.

Les œuvres dévorent les âmes qui s’y donnent. On est Marthe ou on est Marie. Ceci tue cela.

Vous ferez à l’avenir ce que vous jugerez opportun. Mais je suis convaincu que vous feriez dix fois plus de bien en retrouvant votre liberté pleine et entière. Admettons que vous ayez payé, sous ce rapport, votre tribut à la guerre. Un renouveau s’impose aujourd’hui.

Vous adorez les lettres. Vous y excellez. Voilà votre œuvre à vous.

D’autres peuvent s’occuper de patronage.

Votre mission est exceptionnelle. Reprenez la plume exclusivement et gardez-la.


Abbé Mugnier – 14 janvier 1920

Vous analysez trop les plis et les replis de votre âme religieuse, et tout ce qui s’y passe.

La conscience religieuse n’est pas une fourmilière, mais un abîme. Mettez là-dedans de l’air et de l’horizon.


Abbé Mugnier – 1er novembre 1922

Chacun va à Dieu comme il est, comme il peut. Tous les chemins sont bons pourvu qu’ils mènent au but. Les meilleurs sont ceux que nous ouvrons nous-mêmes, à coups de pioche et que nous arrosons de nos larmes.


Marie Noël – 27 novembre 1925

Ténèbres

Êtes-vous là, mon Dieu ? Moi, votre pauvre prêtre

Qu’un jour hors du bonheur votre voix appela,

Me voici comme alors devant Vous, ô mon Maître.

Mais Vous que j’ai suivi, Seigneur, êtes-vous là ?

 

La peur m’a pris. Je doute et chacun me rassure.

L’un me dit : cherche-Le dans son livre sacré.

L’autre me dit, attends. L’autre, par la censure,

Veut guérir mon esprit où l’orgueil est entré.

 

Je lis, je me soumets, j’attends… Mais dans la Somme

Où je cherche ma foi, je n’entends aujourd’hui

Que le bruit des cerveaux mal accordés de l’homme.

Ce n’est que lui qui parle et pas Vous, rien que lui.

(…)

Ah ! Vous, cœurs tout unis qui vous sentez au large

Et sans angoisse au fond de vos credos étroits,

Savez-vous, quand un homme a sa raison à sa charge,

Savez-vous, mes petits, ce que pèse sa croix ?

(…)

Vous n’êtes nulle part. Tout m’est vide !… Et pourtant,

Est-ce Vous qui poussez hors de moi cet ardent,

Cet invincible cri qui m’ouvre les entrailles

Et déchire la nuit, et franchit les murailles :

 

« Mon Christ ! Mon Dieu ! Pareil au voleur sur la croix,

Contre toute évidence, ô Fils de Dieu, je crois !

Contre toute espérance, ô Fils de Dieu, j’espère !

Je te suis où tu vas. Mène-moi chez ton Père. »


Marie Noël – 2 décembre 1925

Ah ! Comprenez maintenant, Monsieur l’Abbé, combien la confiance des catholiques en leur poète m’est douloureuse à supporter. Vous savez que je suis loyale et je les trompe. Ce qu’ils trouvent en moi je ne l’ai pas. Je n’ai promis à personne de nourrir son âme et tous à présent veulent vivre de la mienne, la pauvre mienne empoisonnée d’incertitude. Hélas il faudra bien que ceux qui cherchent ainsi ma lumière soient détrompés un jour par mes ténèbres…


Abbé Mugnier – 4 décembre 1925

Non, vous ne trompez personne. On sent bien, à votre accent, que vous avez souffert et que vous souffrez encore. Vous ne seriez pas inspirée sans cela.

Vos poésies les plus douces sont toujours faites de larmes. Vous raconterez aussi, en prose, vos épreuves successives, vos révoltes. Cela fera beaucoup de bien.


Abbé Mugnier – 3 juin 1926

Vous transformerez vos larmes, vos doutes, vos faiblesses, s’il y en a, en poèmes qui réconforteront, consoleront, purifieront tout.


Marie Noël – 11 octobre 1926

Ah ! Monsieur l’Abbé, j’ai une âme bien dure à sauver ! Mais je me dis souvent que l’angoisse religieuse dont je souffre tant est peut-être justement la grâce amère et douloureuse qui me garde la foi. Autrement, avec un cœur moins divisé par Dieu, j’aurais été peut-être établie dans le doute tranquille et serein de mon père, de beaucoup d’autres… mais je souffre et c’est beaucoup ma manière de croire.


Marie Noël – 27 janvier 1927

J’ai bien souvent de la peine avec Dieu !


Abbé Mugnier – 30 janvier 1927

Gardez votre divine pitié pour les humains ; ouvrez, toutes grandes, les ailes de votre âme ; allez de l’avant ; ne craignez ni les méchants, ni les sots.

Le monde se meurt faute d’amour. On se déteste dans toutes les classes, et chez presque tous les peuples.


Marie Noël – 13 août 1928

La source de ma musique se tarit, n’est plus qu’un goutte-à-goutte. Je souffre et sue chaque mot. Puis, brusquement, au bout d’une semaine désolée, un grand rythme passe, m’enlève… et me laisse retomber. Je retourne à ma misère. Je peine. J’offre fidèlement tous les jours mon pauvre travail en attendant la grâce. Parfois j’ai envie de fuir. C’est douloureux…

Voyez ; j’aurai trouvé dans ma poésie non seulement ma prière, mais ma pénitence. Toute une vie religieuse !


Abbé Mugnier – 10 janvier 1931

Vous resterez, dans l’histoire des lettres françaises, le seul et unique poète chrétien de notre temps et de beaucoup d’autres.

Personne n’avait eu votre fibre évangélique et Liturgique, personne.

Et en vous lisant, on a le don des larmes, qu’avait saint Louis, et tout le Moyen Age.


Marie Noël – novembre 1934

La Boulangère en son logis pieux,

Avril venant, reçut le grain de Dieu.

L’a mis à l’ombre en son humble grenier.

L’a serré là, pendant neuf mois entiers

LE CHOEUR

« Faites-nous le Pain,

Marie, ô Marie !

Faites-nous le Pain,

Car nous avons faim. »

Après trente ans, l’ayant du four ôté,

Son fils unique, en ville, l’a porté

A tous les gens affamés d’alentour,

Le Pain nouveau, le Pain tout chaud d’Amour.

LE CHOEUR

« Servez-nous le Pain,

Marie, ô Marie !

Servez-nous le Pain,

Car nous avons faim. »

La Boulangère a pris un long chemin

Pour s’en aller à la Maison du Pain,

Pour le pétrir elle a peiné la nuit.

L’a mis au monde, environ la minuit.

LE CHOEUR

« Cuisez-nous le Pain,

Marie, ô Marie !

Cuisez-nous le Pain,

Car nous avons faim. »

Pour trente sols, le marchand l’a vendu.

Pour trente sols, mille dents l’ont mordu

Au grand repas qui fut un vendredi

Servi pour l’homme à l’heure de midi.

LE CHOEUR

« Livrez-nous le Pain,

Marie, ô Marie !

Livrez-nous le Pain,

Car nous avons faim. »

L’a cuit trente ans au feu de sa maison,

A la chaleur de sa belle saison,

A la douceur de son cœur le plus doux,

Le tendre Pain, le Pain blond, le Pain roux.

LE CHOEUR

Portez-nous le Pain,

Marie, ô Marie !

Portez-nous le Pain,

Car nous avons faim. »

Mais quand l’a vu meurtri, rompu, détruit

Le Pain vivant qu’elle avait fait de nuit,

Comme un agneau par les loups dévoré,

La Boulangère en grand deuil a pleuré.

LE CHOEUR

Pleurez sur le Pain,

Marie, ô Marie !

Pleurez sur le Pain,

Car nous avons faim. »


Abbé Mugnier – 19 novembre 1936

Ce qui n’est pas permis à un prédicateur, à un théologien, est concédé à l’être qui vole entre ciel et terre comme vous. Par vos hardiesses, vous atteignez et vous émouvez des âmes frappées qui ont à se plaindre de la destinée et auxquelles nous répétons invariablement : soumettez-vous !

Ne touchez pas à votre autre poésie. Ce serait gâter l’admirable, l’unique. Personne comme vous n’interprète nos larmes, nos cris, nos rébellions.


Marie Noël – 17 septembre 1938

Rien n’est soumis comme la campagne à l’heure du ciel et terre ; rien n’est patient comme les gens de la campagne avec la pluie, le beau temps, la peine, la maladie, la mort. Quand les choses ne vont pas chez eux, ils s’arrêtent le temps d’être tristes un moment et retournent au travail, comme la terre l’exige. Auprès d’eux, toute mon oraison d’été n’a été qu’obéissance.