Notre civilisation technique, son exploitation quasi exclusive du monde extérieur, des ressources seulement matérielles de l’univers, nous laisse démunis lorsque la vie nous accule soit à la conquête spirituelle de nous-mêmes, soit à un pur néant. Notre moi conscient ne s’est construit qu’en vue d’un emploi tout matériel de la réalité. Lors même et d’autant plus qu’elle nous a donné tout ce que nous pouvions en attendre à cet égard, cette réussite nous laisse sur un sentiment de frustration radicale, et qui plus est d’inaptitude à trouver dans le monde ce que nous sommes déshabitués d’y chercher, mais dont nous ne pouvons pas nous passer pour cela.

« Plus je me suis, au cours des ans, dit Jung, attaché à ces problèmes, plus s’est affermie en moi l’impression que notre éducation moderne est d’une maladive unilatéralité. Certes, il est judicieux d’ouvrir les yeux et les oreilles de la jeunesse aux perspectives du vaste monde, mais c’est folie que de croire avoir ainsi préparé suffisamment les êtres jeunes à la vie ! Cette éducation permet à l’être jeune tout juste une adaptation extérieure aux réalités du monde, mais personne ne songe à une adaptation au Soi, aux puissances de l’âme dont l’omnipotence dépasse de très loin tout ce que le monde extérieur peut recéler de grandes puissances. »


Hyper-subjectivisée dans une naïve affirmation de soi prenant une outrancière conscience d’elle-même, la parole allait de pair avec une action magique, par laquelle l’homme prétendait avoir barre sur la réalité en se mettant à la place des dieux, en les forçant à n’avoir d’action qu’incluse étroitement dans la sienne.

A côté de la magie, dépourvue de son démonisme, mais inférieure à elle comme à la vraie religion par son caractère de simple dégradation, est la pratique simplement superstitieuse. La parole y étant devenue pratiquement opaque, dénuée de toute signification, le rite y échappe à l’homme comme à Dieu. Ou plutôt, c’est le rite qui y prend la place de Dieu, un dieu que l’homme ne pense même pas à enfermer implicitement dans son système rituel, comme le fait le magicien, parce que le rite, dévitalisé, fossilisé, emprisonne le ritualiste superstitieux le premier.

Par réaction, la parole tendra à être sur-objectivée, dans une pure affirmation de l’esprit transcendant contre la réalité naïve de l’homme en veine d’affranchissement, contre la réalité sophistiquée d’un monde dans l’objectivité duquel il croyait se tailler une autonomie plus réaliste que celle de la magie, ou contre la réalité simplement durcie d’un rituel déchu en superstition ritualiste. Pour redevenir purement divine, la parole s’efforce d’échapper définitivement à ce monde sensible qu’est le monde de l’homme. Mais il se pourrait bien, alors, que l’homme n’ait fait que se forger une dernière idole : celle de l’intelligence succédant aux idoles de pierre ou de chair.

Cette suprême tentation est celle à laquelle sont particulièrement sujets les civilisés religieux. On peut juger qu’elle s’est manifestée à plein dans une certaine évolution du protestantisme. Mais tout catholique moderne peut être considéré à cet égard comme un protestant qui s’ignore.