La pesanteur naturelle entraîne l’homme vers le visible, le tangible. Il lui faut se retourner intérieurement pour constater combien il passe à côté de ce qui fait son être propre, s’il suit sa propre pesanteur. Il lui faut se retourner, pour reconnaître combien il est aveugle, s’il se fie uniquement à ses yeux corporels. Sans ce retournement de son existence, sans cette opposition à la pesanteur naturelle, la foi ne saurait exister. Oui, la foi est la conversion, dans laquelle l’homme découvre qu’il poursuit une chimère s’il se confie au seul tangible. Et voilà la raison profonde pourquoi la foi n’est pas au bout d’une démonstration. Il faut un retournement de l’être, condition sine qua non, pour la recevoir. Et parce que notre pesanteur nous entraîne sans cesse ailleurs, notre foi doit se renouveler sans cesse. Seule une conversion de tous les jours et de toute la vie nous fera comprendre la signification du « Je crois ».


Se réclamant du message d’amour du Nouveau Testament, une tendance se fait jour de plus en plus, qui voudrait réduire totalement le culte chrétien à l’amour fraternel, à la solidarité humaine, et qui ne veut plus admettre aucun amour ou culte direct de Dieu : l’on n’accepte plus que la ligne horizontale et l’on refuse la ligne verticale de la relation directe à Dieu. En partant de ce que nous avons dit, on n’aura sans doute pas de mal à voir pourquoi cette conception, qui paraît à première vue si sympathique, passe en fait à côté, non seulement de la réalité chrétienne, mais encore de la véritable réalité humaine. Un amour de l’égoïsme, de l’affirmation de soi sous sa forme extrême. Il refuse ses possibilités ultimes d’ouverture, de détachement, de désintéressement, s’il n’accepte pas que cet amour a lui-même besoin d’être racheté par celui qui seul a réellement assez aimé. En dépit des meilleures intentions, il fait finalement du tort au prochain et à lui-même, car l’homme ne trouve pas son accomplissement dans les simples relations de la solidarité humaine ; il ne le trouve que dans la communion de l’amour désintéressé pour Dieu même. La gratuité de la simple adoration constitue la plus haute possibilité de l’homme, c’est là seulement qu’il atteint sa véritable et définitive libération.


L’Eglise ne se trouve pas d’abord là où l’on organise, réforme, dirige, mais en ceux qui croient simplement et qui en elle accueillent le don de la foi et en vivent. Seul, celui qui a expérimenté comment, par-delà le changement de ses serviteurs et de ses formes, l’Eglise réconforte les hommes, leur donne une patrie et une espérance, une patrie qui est espérance : chemin vers la vie éternelle, celui-là seul sait ce qu’est l’Eglise, autrefois et aujourd’hui.

Cela ne veut pas dire qu’il faille tout laisser comme par le passé et supporter les choses telles qu’elles se trouvent être. Supporter peut aussi être une attitude extrêmement active, une lutte pour que l’Eglise devienne toujours davantage celle qui porte et supporte. Car, l’Eglise ne vit qu’en nous-mêmes, elle vit de la lutte des pécheurs pour arriver à la sainteté, de même d’ailleurs que cette lutte vit du don de Dieu sans lequel elle ne serait pas possible. Mais une telle lutte ne devient féconde et constructive que si elle est animée par la volonté de supporter, par une charité réelle. Et nous voilà arrivés du même coup au critère qui doit servir continuellement de norme à cette lutte et à cette critique pour une meilleure sainteté, lutte qui non seulement n’exclut pas, mais exige le support mutuel. Ce critère, c’est le caractère constructif. Une dureté qui ne fait que détruire se juge elle-même. Une porte que l’on claque peut devenir, il est vrai, un signe qui réveille ceux qui sont dedans. Mais l’illusion qui consiste à croire que l’on pourrait construire davantage dans l’isolement que dans la communion, n’est justement qu’une illusion, exactement comme l’idée d’une Eglise de « saints » au lieu d’une « Eglise sainte », qui est sainte parce que le Seigneur prodigue en elle le don de la sainteté sans aucun mérite.