Il y a en moi plus grand que moi. Quiconque a fait cette expérience n’a pas besoin qu’on lui montre l’existence de Dieu. Dieu ne se démontre pas, il est la vie et dès qu’un homme est attentif à sa propre vie, il se heurte à cette présence merveilleuse, invisible. Qu’importe le nom qu’on lui donne, c’est une Présence infinie qui le dépasse infiniment et qui est plus proche à lui-même que lui-même.


C’est dans la mesure où nous nous détacherons de nous-mêmes que nous arriverons à ce contact merveilleux d’un autre ; et se produira alors l’émerveillement puisque tout à coup on est pris, on est saisi par une présence immense, où l’on se sent devenir soi-même dans un autre et pour lui. Ceci s’obtient dans le silence total où l’on cesse de faire du bruit avec soi-même. Alors on perçoit la Présence ; et le moi source peut apparaître comme un espace qui est le seul moi authentique. Tant que nous n’aurons pas fait ce travail essentiel pour notre vie, nous ne pouvons nous plaindre de l’univers et de l’humanité. Il nous faut retrouver le silence ; et dans le silence, retrouver la présence, la vérité, pour devenir un jour quelqu’un.


La rencontre de Dieu est identique à la rencontre avec nous-mêmes, avec notre vrai moi, ce moi qui n’est pas encore mais qui peut être. La seule manière de témoigner de lui, c’est d’être authentiquement humain, puisqu’il apparaît précisément comme le seul chemin vers nous-mêmes, quand nous voulons vraiment sortir du robot préfabriqué et devenir réellement la valeur que nous prétendons être. Il est au coeur de cette immense aventure qui consiste à nous faire hommes.


L’amour maternel nous montre qu’il faut, pour comprendre un être humain, pour le voir dans toutes ses possibilités, pour lui donner toutes ses chances, il faut l’aimer, être accordé à lui, être intérieur à son âme, et c’est pourquoi il est si difficile à la plupart des hommes de se rencontrer les uns les autres, parce qu’ils ne s’aiment pas. Ils se voient comme des fonctions, des métiers, des professions. Ils se voient comme des objets, non pas comme une source, une origine, non pas comme des personnes, comme une dignité et une valeur infinies.


Si vraiment le Christ a donné sa vie pour tous et chacun, c’est que chacun a une valeur infinie, que chacun est indispensable, que chacun est unique, qu’en chacun le monde commence, que chacun a à devenir origine, que chaque regard peut imprimer au monde un nouveau mouvement et, à travers le monde, communiquer aux hommes une nouvelle révélation. C’est à ce niveau que les hommes sont tous égaux, comme responsables de la même valeur qui fonde leur dignité et rend possible leur unité.


Tandis que dans l’Ancien Testament, le péché suprême, le péché originel, c’est de vouloir être comme Dieu (« Vous serez comme Dieu, ayant la connaissance du bien et du mal » – c’est ainsi que se formulait la tentation dans la perspective de l’auteur de la Genèse), dans le Nouveau Testament, c’est cela même qui est l’unique nécessaire : être comme Dieu. Être comme Dieu ! « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Être comme Dieu, mais après avoir reconnu en Dieu la désappropriation infinie, la pauvreté suprême, le dépouillement translucide. Si Dieu est ce Dieu-là, s’il est dans notre coeur une attente infinie, cela veut dire se désapproprier fondamentalement de nous-mêmes pour que notre vie s’accomplisse comme la sienne dans un don sans réserve.


L’immense majorité des chrétiens ne sont pas des mystiques, ils ne sont pas entrés dans une union nuptiale avec Dieu. La plupart des chrétiens ne comprennent pas cette égalité dans l’amour, ils sont encore tributaires d’une conception juridique : ils songent à ce qu’ils ont à donner à Dieu et ce qu’ils peuvent garder pour eux-mêmes. Ils voient en Dieu un pouvoir dont ils dépendent, un pouvoir qui les domine ou qui les menace, qui éventuellement pourra les sauver, mais non pas un amour qui les sollicite sans s’imposer jamais, un amour qui s’offre toujours, mais qui ne s’impose jamais. Ils ne voient pas que ce qui importe essentiellement c’est le don de la personne à la personne, que le seul bien c’est cela. Le bien, c’est le don que nous sommes. Le mal, c’est le refus que nous devenons.


La Vierge exerce sur nous une action virginisante qui peut transfigurer notre regard en le délivrant de ses convoitises : en même temps que sa maternité, qui embrasse tous les hommes et tout l’univers, elle nous rend merveilleusement sensible l’amour maternel de Dieu.

Notre amour pour la Vierge, qui est vierge éternellement, nous virginise de la vraie virginité qui est d’être pauvre de soi-même, qui est de ne rien posséder, qui est de tout donner, qui est de faire de soi un espace où Dieu puisse répandre sa vie.