En Dieu la personnalité se révèle comme une puissance infinie d’évacuation et de libération de soi. Ce qui signifie que Dieu est entièrement et totalement personnel, que sa nature passe tout entière dans les relations intradivines, sans aucun résidu, sans aucune possibilité de retombée dans un fonds possessif capable de susciter la moindre complaisance en soi. Tout son être est don, tout son être est Amour, tout son être est dépouillement.

C’est précisément sous cet aspect d’infini dépouillement que sa transcendance nous devient le plus sensible.

C’est sans doute ce que pressentait saint François sous le mythe de « Dame Pauvreté » : Dieu est pauvre, Dieu est radicalement désapproprié de soi, Dieu n’a rien et ne peut rien posséder, Dieu est l’Anti-possession et l’Anti-Narcisse, comme il est la Virginité en sa source dans cette distance infinie de soi à soi qui fonde la transparence de l’Amour.


Au lieu de voir, dans la révélation, l’expression d’un rapport interpersonnel, qui suppose un engagement en vertu duquel la connaissance est proportionnel à l’amour, on l’a présentée, assez généralement, comme la source d’un savoir, que l’on peut acquérir à la manière dont on apprend la physique ou dont on reçoit les informations d’une agence de presse, comme s’il s’agissait de quelque chose et non de quelqu’un. Contre cette désastreuse objectivation, il est urgent d’affirmer que le dogme exprime essentiellement l’expérience d’un rapport interpersonnel, qui est d’autant mieux compris qu’il est plus profondément vécu.


Les êtres dits normaux – que nous croyons être – sont eux aussi généralement, sous des dehors moins voyants que les psychopathes, gouvernés par leur inconscient. Cela veut dire que nous sommes très rarement conduits, dans notre vie propre, par la raison, dont tout savant se réclame à bon droit à l’intérieur de sa discipline, dans la mesure où il applique la méthode objective qui fonde la science en faisant systématiquement abstraction de toute option personnelle. Hors ce cas privilégié, dès que nous sommes – individuellement ou collectivement – concernés, nous obéissons presque toujours à des options passionnelles issues de notre inconscient, dont la puissance d’impact détermine notre âge psychique. Les motivations rationnelles viennent ensuite pour justifier devant le « conscient » des choix dont il ne discerne pas l’origine. La raison, séduite, par nos complicités avec ce sentiment océanique d’illimité et d’union avec le grand « Tout », comme dit Freud, peut tout démontrer par une sorte d’automatisme verbal qui ne recule pas devant l’absurde, tant que la raison elle-même n’est pas purifiée par la lumière de l’être qui jaillit des racines d’une authentique personnalité.


C’est peut être le point faible de la réforme liturgique, qui a modifié avec tant de hâte le style des églises et la structure de la messe latine, d’avoir voulu trop rationaliser la prière ecclésiale, en accordant la primauté à la présentation, d’ailleurs souhaitable, des textes en langue vulgaire et en réduisant presque à rien la part du symbole – en contraste saisissant avec la beauté gestuelle des rites orientaux – comme s’il s’agissait principalement d’une instruction et non d’un mystère qui engage le tout de l’être et qui doit donc d’abord convaincre et assumer l’inconscient. Il en résulte souvent une sorte de récitatif unidimensionnel qui s’étire en un discours continu, où les mots réduits à eux-mêmes nous exhortent sans nous transformer, j’entends sans provoquer l’accord de ces profondeurs subliminales (sous le seuil de la conscience) qui répondent à un autre langage. D’où surgissent tant d’initiatives anarchiques qui cherchent à combler un vide mal identifié.