Tout organisme vivant subit en permanence de nombreuses attaques et doit sa survie à un système de défense – le système immunitaire – chargé d’identifier et d’éliminer les éléments dangereux ou perturbateurs. Les sociétés humaines possèdent aussi leur système immunitaire, à la fois préventif et répressif, faute de quoi elles virent à l’anarchie et à la loi du plus fort. La vie religieuse en a d’autant plus besoin que le but élevé qu’elle se propose la rend plus sensible à des attaques de toutes sortes venant de l’ambition, de l’imprudence, de la jalousie, du goût du pouvoir, etc. Dans les expériences d’échec, ce qui a souvent le plus manqué n’était rien d’autre que la discrétion, au sens monastique du terme, c’est-à-dire la mesure que donne la sagesse née de l’expérience. La tradition monastique l’a toujours eu en grande estime parce que la tentation sous apparence de bien trouve un terrain favorable dans une vie qui vise à l’excellence.


Dans ce processus, ce n’est pas forcément le fondateur qui s’est lui-même autoproclamé maître absolu mais, au contraire, c’est la communauté qui a démissionné de sa responsabilité et s’est mise à genoux devant son fondateur. Certes, il a pu y avoir des personnalités manipulatrices chez les fondateurs, mais il n’est pas certain que ce soit le cas général. La communauté peut avoir aussi sa responsabilité, si elle a démissionné de son bon sens, en faisant du fondateur la référence ultime de la pensée et de l’agir. Et celui-ci a dû accueillir ce qu’on lui demandait et y correspondre. Il s’est pris au jeu, certes, car il restait libre d’accepter ou de refuser ces marques de confiance, de respect, mais aussi de vénération, voire parfois d’adulation. Il est important de mieux situer la responsabilité des fondateurs et celle des communautés. Les premiers ne sont pas forcément des monstres, ils ne se sont pas forcément placés eux-mêmes dans leur position de tout contrôler, ce qui ne supprime pas leur part de responsabilité dans le déploiement du processus sectaire.


Tout l’art du manipulateur consiste à tenir ses proies de manière à ce qu’elles participent « librement » au climat ambiant, d’où la difficulté de reconnaître la vérité quand elle commence à se faire jour… On a participé au mal, et c’est difficile à accepter. On l’a fait de bonne foi, en faisant confiance aux autres, et les fruits pouvaient convaincre chacun de son bon droit. Alors il est plus facile, surtout en milieu clos, de repousser la lumière qui commence à poindre que de soulever une telle remise en question.


La vertu d’obéissance incite à faire confiance au supérieur, à ne pas argumenter sans cesse en demandant des explications sur tout. De même, la délicatesse est une qualité religieuse qui apprend à ne pas répéter à tout le monde ce qui se passe à l’intérieur de la communauté. Nous avons là des ingrédients qu’une personne manipulatrice saura utiliser à son profit.


L’autorité est un service sans lequel aucune société ne peut exister durablement. Service exigeant et risqué pour celui qui l’exerce, à cause de la tentation du pouvoir. Saint Benoît rappelle de nombreuses fois à l’Abbé qu’il devra rendre compte à son Maître, car il a, lui aussi, une autorité au-dessus de lui. L’autorité juste est au service de la vie, de la paix et de la communion. Elle trouve sa joie lorsque chacun peut déployer sa richesse propre dans la vie commune comme dans sa vie personnelle. Elle sait écouter, comprendre, compatir, consoler. Elle sait aussi encourager, pousser en avant, aider à donner le meilleur de soi-même. Elle doit parfois reprendre et corriger, essayer de remettre les choses en ordre lorsque la pente naturelle pour la facilité a trop repris le dessus.


Lors d’une visite à la Grande Chartreuse, le Secrétaire de la Congrégation romaine pour les Instituts de Vie Consacré, Mgr Carballo, a fait une remarque qui peut surprendre au premier abord : « La dérive sectaire commence lorsqu’une communauté ou un institut se considère supérieur à tous les autres. » Cette remarque, de la part de quelqu’un qui connaît tant de cas de dérives, donne à réfléchir. En effet, un tel institut ou une telle communauté, à cause du sentiment de leur supériorité, vont rapidement se séparer du corps.


Si la liturgie est en français, il n’est pas demandé à l’amoureux du latin de renoncer à sa préférence, il lui est demandé de renoncer à l’imposer à ce moment précis. Tout le monde doit renoncer à quelque chose, ce qui fait de la liturgie un lieu purificateur de tout égoïsme, qui oblige à considérer nos préférences subjectives comme secondaires pour nous retrouver sur l’essentiel : la louange de Dieu qui vient plus du coeur que de la forme. L’un voudrait chanter plus vite, l’autre plus lentement, l’un voudrait plus de silence, l’autre moins, l’un voudrait plus d’animation, l’autre plus d’intériorité, etc. Le véritable amour s’exprime dans le renoncement par amour pour Dieu et pour l’autre. La véritable unité suit le même chemin mais avec la distinction faite ci-dessus sur laquelle il vaut la peine d’insister : renoncement à imposer sa préférence, et non renoncement à la préférence elle-même. La diversité des préférences est légitime, ce qui crée le chaos, c’est la volonté de chacun d’imposer sa préférence aux autres.


Le voeu d’obéissance est ordonné à la perfection de la religieuse et non à celle de la supérieure. Ce que Dieu lui demande n’est pas ce que la supérieure a demandé, mais d’obéir à ce que la supérieure a demandé. Cette précision est si capitale qu’il faudrait la graver au burin au fronton des noviciats. La valeur de l’acte d’obéissance est la soumission à Dieu à travers la médiation concrète de la supérieure, mais cette médiation ne transforme pas en volonté de Dieu tout désir de la supérieure.


Désobéir aux pulsions automatiques, aux réflexes enracinés, à ce qu’on appelle aujourd’hui les addictions et qui était nommé autrefois, d’une façon plus monastique, les vices, tout cela est nécessaire pour devenir libre. Car la liberté ne consiste pas simplement dans un choix, encore faut-il que la capacité correspondante existe. Celui qui choisit d’être pianiste ne peut pas se contenter de dire « je veux », pour que cela devienne une réalité, un long apprentissage est nécessaire. L’obéissance nous apprend la liberté du don en nous enseignant à désobéir à la tyrannie du moi.


Le sacrifice provient de l’amour beaucoup plus que l’amour ne provient du sacrifice. Une spiritualité du dépouillement devient vite morbide s’il n’est pas suffisamment établi que le dépouillement manifeste l’amour mais ne le crée pas. Le ressort profond du sacrifice et du dépouillement est l’amour exclusif. Pour dire à l’Aimé qu’Il est tout pour nous, nous nous défaisons de ce qui n’est pas indispensable et qui n’est pas Lui. En manifestant l’amour dans la réalité concrète, en lui donnant une épaisseur pour qu’il ne reste pas au niveau d’un beau discours, le renoncement l’aidera à grandir, il lui donnera une dimension indispensable, mais il ne lui donnera pas naissance. Pour dire les choses simplement, vouloir découvrir l’amour par le renoncement, le dépouillement, le vide ou le sacrifice, c’est mettre la charrue avant les boeufs.


Ce qui avait été espéré en entrant dans la vie religieuse, ce qui semblait définitivement perdu au moment où il a fallu la fuir dans des circonstances éprouvantes, voire dramatiques, alors que Dieu semblait loin, absent et perdu, voici que, des années plus tard, cela a rejailli en une pousse nouvelle, à jamais différente de la première expérience, tellement autre, mais conduisant par un mystérieux raccourci à l’intimité avec Dieu, autrefois rêvée, apparemment saccagée, et finalement découverte là où on ne l’attendait plus.