Toute interprétation est avant tout une activité de l’intellect. Il importe de noter le degré d’autorité que le Talmud attribue à la pensée logique, aux intuitions du bon sens, que les rabbis désignent sous le nom de sevara. Un certain nombre de passages talmudiques tiennent pour acquis que la sevara ne fait pas moins autorité que le texte biblique lui-même. Souvent, quand un des rabbis essaie de justifier une opinion en l’appuyant sur un verset de la Torah, suit la question : « A quoi bon un verset ? » C’est une sevara : autrement dit, l’opinion peut s’appuyer sur le seul raisonnement. Le sens de la question est donc : puisque l’opinion en discussion peut être établie par le bon sens, le texte utilisé pour la valider paraît superflu. Mais puisque rien ne saurait être superflu dans la Torah, le texte cité doit enseigner autre chose.


Les gens qui ignorent le judaïsme citent « oeil pour oeil, dent pour dent » comme un principe de la justice judaïque. Hormis que la traduction elle-même est contestable, l’interprétation halakhique donnée dès le début de la période mishnaïque (qui prend fin autour de 200 de l’ère commune) conclut que la Bible se référait à une compensation monétaire.


Selon une opinion exprimée dans le Talmud de Jérusalem, la part humaine dans l’interprétation de la Torah est inévitable : elle est vitale pour la réalisation de la Torah dans la vie du peuple, tout au long de son histoire changeante.


Le principe de l’acceptation de sa responsabilité personnelle ne vaut pas seulement dans les cas où n’existent pas de décisions antérieures ; même quand des décisions ont déjà été prises par un maître et un enseignant, ses disciples, après lui, peuvent passer outre à son jugement. Deux commentateurs classiques du Talmud peuvent donner leurs propres interprétations. Rashbam explique simplement : Rava voulait dire que ses disciples ne devaient pas se laisser guider par ses décisions à lui, parce qu’il était de la responsabilité du dayan de s’en remettre à son intuition. Plus originale est l’interprétation de Rabbenu Gershon. Pour lui, en citant le principe de responsabilité personnelle en matière de décision, Rava pensait à ses décisions que pouvaient contester ses élèves : « Comme pour dire : « J’ai pris ces décisions au vu de ce qu’il m’en semblait alors. Peut-être une autre fois aurais-je vu différemment ». »


La halakhah, en tant que façon de vivre en accord avec la Torah, ne vise pas la vérité absolue, pas plus qu’elle ne court après la fata morgana de la vérité universelle. Ni l’une ni l’autre n’est accessible aux être humains. Son but est la « vérité terrestre » que l’intelligence humaine peut saisir et dont elle doit accepter la responsabilité personnelle s’agissant de sa mise en oeuvre dans la vie.


Les mots d’une alliance ne sont pas des diktats venus d’en haut. Ce sont des mots prononcés dans l’intimité d’une affirmation et d’une acceptation mutuelles. Ils invitent l’homme à apporter sa contribution et à accepter sa part de responsabilité. La halakhah est le résultat final de cette reconnaissance mutuelle propre à l’alliance.


Si, aux fins qui sont les nôtres, nous nous concentrons sur l’hétéronomie au sens de système de lois révélé, la confrontation entre autonomie et théonomie revêt un sens nouveau. C’est la collision entre un relativisme qui mène à la décadence sociale aussi bien qu’internationale et un fondamentalisme stérile qui suffoque la nature humaine. Dans la mutualité de l’alliance, théonomie et autonomie servent ensemble une fin commune. Le principe suprême de la loi à laquelle l’homme est soumis est théonomique, sa source d’autorité ultime étant la volonté de Dieu ; l’interprétation de la loi et son application à des situations concrètes innombrables et sans cesse changeantes sont autonomes. La théonomie libère la volonté humaine du relativisme potentiellement destructeur de sa subjectivité ; l’autonomie protège l’absoluité de la loi contre les conséquences occasionnellement négatives d’une objectivité temporellement aliénée. Par la halakhah, la parole du Sinaï est devenue le mode de vie du peuple juif tout au long de l’histoire.