Péguy, voilà l’automne, et je suis seul. Comme tant d’autres, hommes et femmes solitaires, je languis, et comme le disait un sage, je ne veux pourtant ni regretter ni trop attendre, puisque le pessimiste manque ce qu’il regrette et que l’optimiste manque ce qu’il espère. Ce qui est fort bien vu, n’est-ce pas ?


Au cadran du siècle et du monde trop moderne, je suis un jeune, Péguy, comme vous méfiant, comme vous peureux devant ces adjectifs qui visent mal, expliquent mal, vous déforment. Comme vous j’ai ces vagues cheveux blancs dont on s’enquiert quand rien d’autre ne vous remue plus, comme vous rien ne me ride autant que d’être moi pour complaire au monde, comme vous je ne veux souhaiter qu’un rôle, celui, non de mon bon plaisir, mais de mon âme belle, je veux dire heureuse, sobre, et mariée surtout aux choses lumineuses. Car la lumière est une robe faite sur mesure, un écrin de satin où glisser la matière, une cosmétique où les vanités du déguisement finissent en blondeur incandescente : nul visage n’arbore sa propre lumière sans se disculper, en même temps, d’éblouir. Nul visage n’est innocent de son rayonnement, nul visage n’est maître de ses images et de sa liberté défaisant les creusements d’un chagrin sans langue et sans patrie. Nul visage n’est lui-même autant que celui qui rend hommage aux autres.


Péguy, fils des campagnes, enfant unique de notre littérature, pourquoi nous abandonne-t-on ? Pourquoi ce mépris des Sodome et des Gomorrhe pour notre engeance ? Seraient-ils donc si purs, les pollués du Grand-Urbain ? Bah ! Péguy ! Vous prîtes le large et je m’y tiens encore : ras-le-bol de ces poncifs grégaires et paralysants ! S’il faut bien vivre, autant partir, quitter les gratte-ciel et le fourmis affligés, et les tentacules de l’absurde. S’il nous faut mourir, autant que ce soit à la lune pleine, dans un champ de verdure, en accompagnement d’une musique d’arbres. Sinon, c’est peine perdue.


Ô Péguy, tous ces jeunes vieux de vingt ans, de trente ans, de cinquante, qui jouent toujours leur éternelle petite guerre, leur minable et mesquine petite guerre, pâlie sous les lambris de quelque Elysée, blette comme la rutilante misère ; ah, seraient-ils seulement clowns, ces néants désolés, pacotilles et tristes, parvenus et mécaniques, suétoniens et ringards, yeux du vide, yeux de l’abîme : éloignons-les de nous !

Et c’est très exactement notre simplicité, le beau regard de nos amours qui nous gardent d’eux, qui nous protègent de leur Nuit, de leur engeance froide et machiavélienne, de leur déraison bariolée, fardée, criminelle. Ce sont elles les longues allées enchantées de notre prime enfance qui nous empêchent d’en venir ouvertement aux mains, avec eux, ces affreux, ces convoyeurs de cauchemars, ô Péguy, qui ne vivent qu’en argent et mourront une liasse dans la main et dans la gueule. Ce sont nos bagues protectrices, nos échappées hors de la machinerie sinistre des temps, nos serments, nos ancestrales protections dont ils veulent à tout prix la mort, la mort lente, technique et probatoire, qui nous délivrent chaque jour de leurs mains chirurgicales, ridées dessous par la mort, ridées en dedans par un sang de gangrène.


Ô Péguy, aidez-moi à sortir de moi-même, aidez-moi à finir mes prières comme mes livres, non dans l’indécision ou le doute, mais dans le bonheur de la traversée.