Par nature donc et par des idées innées ou plutôt inculquées par Dieu, tous les hommes avaient pressenti, d’un raisonnement commun, que ce qui signalait le nom et l’essence de Dieu était chose belle et utile à obtenir, puisque le créateur de l’Univers en avait mis le germe, par des idées naturelles, dans toute âme raisonnable et intelligente. Pourtant ils n’avaient point usé d’un projet rationnel ; car il n’y en eut peut-être qu’un ou deux, ou quelques autres encore en bien petit nombre, dont les écritures hébraïques contiennent la mémoire, pour n’appliquer leur idée de Dieu à rien de visible, mais, par des raisonnements irréfutables, remonter du visible à l’artisan du monde entier, au grand fabricant du Tout, et, grâce à la purification des yeux de l’âme, concevoir qu’il était seul le Dieu sauveur de l’Univers et seul le donneur des biens ; les autres, retournés par un aveuglement total de l’âme, se sont jetés dans un abîme d’impiété, au point d’arrêter, comme des bêtes sauvages, le beau, l’utile et le bien aux corps et au plaisir de la chair, et par là, ainsi qu’on l’a dit, de décerner aux dispensateurs des prétendus biens et avantages physiques, ou à des princes, à des tyrans, ou encore à des sorciers et magiciens, mortels par nature et réduits aux vicissitudes humaines, le titre de chorèges conservateurs des biens et de dieux, en transférant à ceux qu’ils tenaient pour des bienfaiteurs l’idée auguste naturellement innée en eux. Un tel désordre possédait leur esprit qu’ils n’imputaient à leurs faux dieux aucune faute, ne rougissaient pas des turpitudes qu’on leur prêtait, et n’étaient qu’admiration pour les hommes, en raison des services rendus par eux ou des régimes et tyrannies qui commençaient alors à se constituer. Comme il n’existait pas encore à cette époque parmi les hommes de lois civilisatrices ni de peines suspendues sur les crimes, adultères et pédérasties, infanticides et fratricides, bien entendu aussi guerres et séditions réellement perpétrées par leurs propres chefs, qu’ils croyaient et appelaient dieux, tout cela, dans leurs traditions, devenait des exploits, des hauts faits, et ils en laissaient à leurs descendants le souvenir, comme d’actes respectables et valeureux.