A sa mère.
Campement de la Guelta de Moudjéria, le 12 mai 1910.

Que de pays en France ne se doutent pas de l’importance de l’eau et que pour beaucoup de gens, beaucoup de Français même, c’est le problème capital de l’existence. Quand on sait que deux ou trois jours sans eau amènent la folie, le crime et la mort, on comprend l’importance de ce liquide démocratique. Et ces drames sont arrivés chez les Maures eux-mêmes – bien que rarement. Chez nous ils n’auraient jamais dû arriver. Et ces drames – ce mot de journaliste est faible pour dire ce que peut faire la soif : cela dépasse en horreur le plus sombre conte d’E. Poe – sont uniquement imputables à la négligence des officiers qui commandent. On ne doit jamais manquer d’eau en Mauritanie. Néanmoins je t’assure que lorsqu’on a deux étapes à faire sans eau, ce qui arrive souvent, on fait des provisions d’eau avec soin. Et quand on sait que l’on ne trouvera que de l’eau salée, saumâtre ou terreuse, on est fort ennuyé et on envie les gens pour qui le problème de l’eau ne se pose pas. Et les Parisiens, en quête de plaisirs nouveaux et rapides, ne se doutent pas de la joie délirante, du plaisir fou que l’on a à trouver dans le roc un filet d’eau courante, quand pendant dix jours on a gratté le sol pour n’y trouver qu’une eau bourbeuse.


A Henri Massis.
Puits de Iraïf, 9 juillet 1911.

C’est le crime de la République d’avoir désorganisé l’enseignement et l’armée, les deux forces d’une nation, ou plutôt d’avoir voulu abaisser l’esprit militaire et l’esprit universitaire, tous deux considérés comme antidémocratiques. Il n’y a pas de régime plus intolérant que la République, peut-être parce qu’il n’y en a pas de plus instable. Tout ce qui est d’ordre spirituel a été persécuté : le prêtre, le soldat, le savant. Et ce crime a été prémédité, voulu. On a dit que l’ancien régime avait intérêt à empêcher la diffusion de l’instruction. C’est encore plus vrai de la République. Il est absolument vrai que la culture, l’humanisme, les belles-lettres sont antirépublicaines ; mais quelle condamnation effroyable d’un régime !


A Charles Péguy.
Puits de Bou Arrh, 4 janvier 1912.

Nul mieux que vous n’a compris, senti l’admirable suite, la continuité unie de la chrétienté. Ces dix-neuf siècles qui nous dominent, qui commandent à notre vie, cette domination, rend étranger l’émotion qu’ont pu avoir certains de vos lecteurs. En fait, nous sommes tous chrétiens et je crois que ceux – dont je suis – qui n’ont pas reçu la Grâce, en souffrent tous plus ou moins. Ils sentent que la continuité avec le passé est rompue, que quelque chose de l’héritage de la race est perdu. Évidemment, la foi ne se commande pas. Mais si on ne l’a pas, il n’y a pas lieu de s’en vanter, ni d’en faire état, ni de faire le faraud. De même qu’il serait injuste à un catholique de me tenir rigueur de mon manque de foi – ce qu’il ne fera pas d’ailleurs. Pour ma part, qui sens peser sur moi l’hérédité de celui qui portait la soutane à vingt ans, et d’une longue lignée de catholiques, romains ou grecs, je me sens, malgré mon infirmité, capable de comprendre vos enseignements… Peut-être, à vivre au milieu des musulmans, se connaît-on mieux soi-même, car, pour mettre sous la forme d’un truisme une belle phrase de votre livre : « Un mauvais chrétien est chrétien, un bon musulman ne l’est pas. » J’ai mis deux ans pour trouver cela !


A Jacques Maritain.
Zoug, 15 juin 1912.

Maintenant, mon cher Jacques, je t’en ai dit assez pour oser te faire jusqu’au bout ma confession. Avec tout cela, je n’ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais à moi, et assez tristement, en lisant cette belle page : « Il semble qu’en ces temps, la vérité soit trop forte pour les âmes… » Et je me demandais si tu pouvais bien me tenir rigueur de mon impiété. Il me semble pourtant que je déteste les gens que tu détestes et que j’aime ceux que tu aimes, et que je ne diffère guère de toi qu’en ce que la Grâce ne m’a pas touché.
La Grâce. Voilà le mystère des mystères ! Tu vas me dire de ne pas tomber dans l’erreur janséniste et que l’homme est libre et qu’il peut par ses œuvres, sinon forcer, du moins provoquer la Grâce (je ne sais si je dis bien). Mais non, je sens qu’arrivé au tournant où je suis, il n’y a plus rien à faire – qu’à attendre.


A Monseigneur Jalabert, évêque de Sénégambie à Dakar.
1912.

Depuis six ans que j’ai fait connaissance avec les musulmans d’Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes qui veulent séparer la race française de la religion qui l’a faite ce qu’elle est et d’où vient toute sa grandeur. Auprès des gens aussi portés à la méditation métaphysique que les musulmans du Sahara, cette erreur peut avoir de funestes conséquences. J’en ai acquis la conviction, nous ne paraîtrons grands auprès d’eux qu’autant qu’ils connaîtront la grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux qu’autant que la puissance de notre foi s’imposera à leurs regards. Certes, nous n’avons plus les âmes des croisés et ce n’est pas à la pensée d’aller combattre un infidèle qu’un officier désigné pour le Tchad ou l’Adrar va se réjouir. Pourtant, j’ai vu des camarades qui, dans les conversations avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession d’athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, France et chrétienté ne font qu’un. Ne nous appellent-ils pas « Nazaréens » plus volontiers que « Français » ? Et c’est une chose étrange que ce soient eux qui, sur ce point, viennent nous éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon. J’ignore le nombre de musulmans qu’a convertis le vénérable et illustre Père de Foucauld dans le Sahara septentrional. Mais je suis assuré qu’il a plus fait pour asseoir notre domination dans ce pays, que tous nos administrateurs civils et militaires. Ce serait un beau rêve de souhaiter des âmes de missionnaires à tous les officiers sahariens. Mais nous ferons de la politique française le jour où, respectueux des traditions de nos Berbères, nous resterons fervents des nôtres, le jour enfin où les musulmans verront à Saint-Louis et à Dakar, quand ils s’y rendront, la beauté de nos temples et le nombre des fidèles qui s’y rendent.


A Jacques Maritain.
De Paris, et aussi de là-bas… décembre 1912.

Il me semble impossible que je continue bien longtemps encore à regarder cette adorable pensée chrétienne en étranger et je me dis aussi qu’après avoir été aussi délaissé et avoir été privé d’autant de sacrements, il ne faut pas s’étonner que la pente soit si dure à remonter.

Ce qui me désespère, c’est cette vie de Paris où le recueillement est impossible. J’étais infiniment plus près du but là-bas, sans savoir les prières qui m’ont tant manqué pendant ces dernières années. Je crois que si j’étais dans le désert en ce moment, mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c’est ce qui fait que j’ai tant de hâte de voir enfin la vraie lumière.


Au révérend Père Clérissac.
Samedi, 14 février 1913.

J’essaye d’acheminer les âmes de ceux que j’aime à la lumière surnaturelle et leur donner le désir de mériter la grâce. Mais là encore j’ai peur de ne pas avoir les moyens qu’il faut. Si je pouvais du moins trouver les mots pour exprimer ce merveilleux renouvellement, ce rejaillissement qui s’est fait en moi, pour leur prouver que ce renouvellement ne peut pas être l’œuvre d’une morale humaine, si belle fût-elle, et qu’il faut nécessairement y voir une marque divine, si j’avais assez d’éloquence pour bien prouver ce que je sens si fort, c’est-à-dire que Dieu est en moi et que je suis en Dieu, peut-être pourrais-je faire du bien. Mais je sens aussi que l’infinité d’amour où je suis ne s’accorde plus avec le fini du vocabulaire humain et je reste impuissant devant ces pauvres dont je souhaite si fort le salut.


A Francis Jammes.
Cherbourg, 2ème dimanche du Carême, 16 février 1913.

Votre regard s’attache bravement à ce qu’il y a de plus mystérieux et de plus beau au monde : l’enfant, le pauvre, le malade. Je crois que l’homme qui a compris ces trois êtres a tout compris et qu’il est allé jusqu’au fond de la science humaine. Mais il faut, pour aborder un tel sujet, une âme choisie, une âme de silence et de simplicité, et de telles âmes sont bien rares, hélas ! parmi ceux qui font profession d’écrire.