L'Ivresque

« La lecture, une porte ouverte sur un monde enchanté »

Actionnaires, libérez les salariés !

© Marc Leroy - Anciens locaux du syndicat de l’épicerie française, rue du Renard à Paris

Le mois de mai a débuté avec le bal des assemblées générales d’actionnaires, celle du groupe Air Liquide aura d’ailleurs lieu cet après-midi. Parmi les résolutions mises au vote, il y a aura celles concernant la rémunération des dirigeants qui font de plus en plus couler d’encre à mesure qu’elles sont rejetées par les actionnaires puis contournées par les conseils d’administration. La rémunération de Carlos Ghosn en 2015 a laissé des marques indélébiles. Jetons un oeil sur les chiffres du millésime 2016 de certains grands crus du CAC40 : part fixe, part variable et actions de performance.

  • Benoît Potier, PDG d’Air Liquide : +27% d’augmentation, près de 6 millions d’euros de rémunération
  • Patrick Pouyanné, PDG de Total : +33% d’augmentation, 6,4 millions d’euros de rémunération
  • Jean-Laurent Bonnafé, PDG de BNP Paribas : +13% d’augmentation, près de 4 millions d’euros de rémunération
  • Jean-Paul Agon, PDG de L’Oréal : iso à 9,1 millions d’euros de rémunération

Il est fort à parier que peu de personnes dans la même situation refuseraient de telles sommes : Auri sacra fames, le dieu argent tentera toujours l’homme. Néanmoins, on ne peut pas ne pas se demander à qui est retiré cet argent au profit d’un seul. Car, cette richesse appartenant à l’entreprise, est-on sûr qu’en la distribuant à une seule personne, indépendamment de la qualité de son travail, on réponde aux questions d’équité, de justice, de mobilisation que l’entreprise ne peut éluder en tant que communauté de personnes partageant un destin commun ?

Certains dirigeants tels que Gérard Mulliez ont le courage de demander à ce que le salaire des dirigeants soit plafonné : « Dans ma famille, on a toujours préconisé que le salaire maximum soit de 20 smic et on se tient à cette règle chez Auchan. Aucun dirigeant ne devrait avoir plus que cela. C’est déjà beaucoup. Vous êtes payé tout seul comme 20 personnes de votre entreprise ! De plus, c’est une erreur de tir. En général, lorsque vous avez des patrons surpayés, ils surpayent aussi leurs subordonnés directs. Et qui voit sa rémunération limitée ? Le personnel de base. En plus, cette personne qui a beaucoup d’argent finit par ne pas comprendre celle qui n’en a pas. »

L’argument souvent avancé pour tenter de justifier ces sommes hors du commun du mortel salarié, est la nécessité de rémunérer les compétences de chefs d’entreprise exceptionnels. Il est toutefois permis de douter qu’en divisant par 2, 5 ou 10 les rémunérations de certains, on n’arrive pas à trouver 40 personnes exceptionnelles pour accepter leurs responsabilités et entraîner l’entreprise vers le succès.

La juste rémunération se mesure à l’écart persistant, voire s’aggravant, entre les plus bas salaires et les plus hauts salaires dans une même entreprise. C’est exactement le même calcul que l’on fait au niveau des États pour évaluer l’évolution des inégalités. Pierre-Yves Gomez le démontre très bien : « Aussi fort qu’il ait pu être, l’accroissement de la taille de ces dernières ne peut expliquer une augmentation de 1500% des revenus des dirigeants des très grandes sociétés en vingt ans, quand les salaires croissaient parallèlement de 120% en moyenne. »

Faut-il légiférer ? A voir car les conséquences peuvent être nocives pour notre économie : délocalisation des sièges sociaux et des centres de décision, disparition d’emplois, impôts et taxes associés. La décence n’a pas besoin de législation et Montesquieu nous rappelerait « qu’il ne faut point faire par les lois ce que l’on peut faire par les moeurs. »

Cependant, quand les moeurs sont dissolues, la loi peut leur venir en aide. Et il faut saluer celle relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique votée le 8 novembre 2016 et rendant beaucoup plus contraignant le vote des résolutions concernant les rémunérations des dirigeants. L’article 161 précise bien aujourd’hui que « le versement des éléments de rémunération variables et exceptionnels est conditionné à l’approbation par une assemblée générale ordinaire ». L’actionnaire a un pouvoir beaucoup plus fort que dans le passé et peut devenir l’allié des salariés de l’entreprise.

Un autre exemple nous vient de la Norvège et plus précisément du plus gros investisseur au monde : le fond de pension public norvégien. Parmi les mesures préconisées, il évoque la disparition pure et simple des actions de performance inventées par Emmanuel Macron et qui ne servent que des intérêts de court terme. Le plafonnement des indemnités ainsi que l’absence d’indemnité de départ sont fortement recommandés par le fonds et des sanctions envisagées.

Il nous faut donc revenir à une sobriété collective pour laquelle Cécile Renouard milite : « L’époque contemporaine marque la prise de conscience des dysfonctionnements d’un modèle où la représentation est comprise beaucoup plus comme la défense d’intérêts privés à court terme que comme la contribution de chaque acteur à un projet collectif non seulement au service de l’intérêt général, compris comme le respect des règles du jeu du marché, mais aussi au service des biens communs fournis par la nature et par les cultures de l’humanité. ».

A ne pas ouvrir une vraie réflexion sur la rémunération des dirigeants, on poursuivra la déconnexion de ceux-ci de leurs employés, l’aggravation du sentiment d’injustice et d’iniquité, sans parler de la frustration des managers envoyés au front pour expliquer à leurs collaborateurs que l’augmentation sera, cette année encore, entre 0 et 1% quand celle de leur PDG est à deux chiffres. Ce débat est prioritaire pour réconcilier les actionnaires et les salariés. Il passera par l’exemplarité des dirigeants et permettra de construire un avenir collectif sans opposer les uns aux autres.

Marc Leroy

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