L'Ivresque

« La lecture, une porte ouverte sur un monde enchanté »

Contre Dandrieu

© Marc Leroy - Exposition à l'abbatiale de Conques sur les réfugiés Erythréens

Assister à une présentation par Laurent Dandrieu de son dernier livre est un délicat exercice de tempérance en s’interdisant la tentation de couper l’intervenant à chaque erreur ou omission qui sont légion. Sa plaidoirie est construite, et j’imagine que son livre également, par une succession de citations décontextualisées des papes et évêques français sur le sujet de l’immigration, afin de démontrer l’existence d’un « grand malaise » au sein de l’Eglise. Passons sur ce procédé éculé et peu honnête car très vite ces miscellanées deviennent un fatras hétéroclite mélangeant immigration, clandestin, réfugié, maghrébin, musulman et djihadiste. Il faudrait s’arrêter sur ces termes pour montrer que chacune de ces réalités nécessite une analyse que Dandrieu a jugé à priori superflue.

L’orateur poursuivant avec verve, nous laisse cois et pantois lorsqu’il prétend que l’Eglise parlerait d’un migrant virtuel avec un grand M sans avoir jamais approché un spécimen de ces hors la loi. Quand on sait l’engagement de nombreux organismes et fidèles catholiques, dans l’aide aux migrants, et aux autres laissés pour compte, on comprend que Dandrieu, lorsqu’il parle de l’Eglise, parle de lui-même. Car, c’est bien le travers de notre sycophante, qui se réclame de l’Eglise tout en prêchant son église, tare habituelle du pharisien.

Et la petite musique poursuit sa mélodie, berçant notre esprit critique et cajolant nos préjugés, rappelant ingénument qu’avant de secourir nos lointains encore faudrait-il que nous nous occupions de nos prochains. Jolie habileté, qui sous couvert de charité bien ordonnée, nous rappelle ce slogan, aussi convaincant qu’une publicité pour lessive ou une réforme stalinienne : « 6 millions de chômeurs, c’est 6 millions d’étrangers de trop ». Mais que diable, Dandrieu et les autres épigones du grand remplacement font pour nos pauvres ? Qu’ils les laissent au moins tranquilles plutôt que de les opposer à d’autres et de peser au trébuchet les souffrances des hommes. Hélie de Saint-Marc, évoquant sa captivité dans les camps de concentration avec l’humilité qui le caractérisait, nous rappelait que « la souffrance est un thème très difficile à évoquer à voix haute. C’est peut-être l’épreuve la plus personnelle qui soit. C’est vraiment celle qui révèle le salaud ou l’honnête homme. »[1] Dandrieu devrait passer quelques jours sur l’un des navires secourant ceux qui fuient des horreurs si terribles qu’ils sont prêts à payer le prix le plus élevé : leur vie.

La vraie virilité n’est pas dans la domination et les coups de menton. La vraie virilité, c’est de servir. Et au soir de notre vie, le Seigneur nous posera l’unique question qui importe : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Il n’est pas étonnant que l’église citadelle de Dandrieu s’oppose à l’église périphérique de François. L’une se referme quand l’autre s’ouvre. Bien sûr, nous ne nions pas qu’il y a un drame complexe devant ses flux humains qui ont décuplé en Europe au cours des dernières années. Nous ne nions pas qu’il y a eu une gestion déplorable des politiques migratoires en France dans le passé, responsables de situations ubuesques quand elles ne sont pas dramatiques. Nous ne nions pas qu’il y a un combat idéologique actuellement, où les fervents défenseurs d’un multiculturalisme, mâtiné d’un colonialisme inversé culpabilisant, se retrouvent les meilleurs alliés d’un ultra-libéralisme abaissant toujours un peu plus les conditions de travail de ce nouveau prolétariat où la mise en concurrence est exacerbée à l’extrême. Mais nous ne pouvons accepter que les immigrés deviennent les victimes de nos erreurs et de nos luttes internes. Si les choix sont binaires, les solutions ne le sont pas. Amin Maâlouf dit précisément que « la sagesse est un chemin de crête, la voie étroite entre deux précipices, entre deux conceptions extrêmes »[2]. En succombant à l’une d’elles, Dandrieu va bientôt embrasser une vallée de larmes.

La vision de Dandrieu sur l’Eglise est en fait celle que l’extrême droite porte sur la politique, car sous couvert de critiquer l’Eglise, Dandrieu prêche implicitement une politique particulière, tentative de bouillabaisse de nationalisme et de socialisme assaisonné d’un catholicisme identitaire et pharisien, avec une seule injonction : « Annibal ad portas ! ». Le résultat raté, ayant sali tout ce qu’il a cherché à agglomérer, est une église citadelle unie à une politique citadelle.

Ainsi la critique acerbe de l’Europe, autre bouc émissaire de tous nos malheurs, se retrouve partagée par Dandrieu et l’extrême droite. Confort et paresse ont endormi les souvenirs des souffrances et combats passées de nos pères et nous fermeraient le cœur au lieu d’ouvrir celui-ci à ceux qui, aujourd’hui, sont à leur tour confrontés aux souffrances : guerres, famines, errances, trafics… Assurément, le magnifique discours du Pape pour les 60 ans du traité de Rome n’a pas dû faire très plaisir à Laurent Dandrieu et ses condisciples : « Là où des générations aspiraient à voir tomber les signes d’une inimitié forcée, on se demande maintenant comment laisser au dehors les « dangers » de notre époque : en commençant par la longue file des femmes, hommes et enfants qui fuient la guerre et la pauvreté, qui demandent seulement la possibilité d’un avenir pour soi et pour leurs familles. »

De l’islam, Dandrieu nous donne une vision simpliste et généralisatrice, ajoutant par la même occasion que l’Eglise ferait preuve d’un angélisme béat. C’est faire peu de cas à la fois des héritages culturel et spirituel islamiques et du travail de dialogue incessant, la dernière rencontre entre al-Azhar et le Vatican en février 2017 ayant été à ce titre un franc succès avec, entre autres, la dénonciation de la dhimmitude et le rapprochement entre chiites et sunnites. Certes, ce sont pour certains de timides avancées. Certes, avec de nombreux intellectuels ont doit s’interroger et rappeler que « les musulmans doivent être responsables et se prendre en charge. »[3]. La radicalisation de certains courants de l’islam, et dont sont également victimes plusieurs pays musulmans, pose la question pour tous les musulmans du rapport de leur religion à l’histoire, à la modernité et sa capacité à entrer dans un véritable travail d’interprétation des textes. Ils ne peuvent se contenter d’un hashtag #NotInMyName pour soulever la chape des pressions familiales, sociales et religieuses qui les asservit à un islam fort éloigné de celui de leurs grands-parents. Mais attention encore une fois au préjugé manichéen qui nous empêcherait de voir les artisans de paix au milieu des agitateurs extrémistes. La fermeté ne se confond pas avec la dureté, l’exigence avec l’intransigeance.

La complexité des sujets évoqués par Dandrieu appelle à des réflexions et des propositions qui font honneur à la pensée et à l’intelligence françaises. Notre paresse intellectuelle et notre avarice ne doivent pas nous faire oublier que l’Eglise nous demandera toujours de sortir de nous-mêmes, de refuser le confort pour aller vers le plus faible. Et comme il y aura toujours des pauvres à servir, le message de l’Evangile ne peut changer. C’est là la vraie tradition, c’est là la vraie modernité. Dandrieu ne peut se réclamer ni de l’une, ni de l’autre. Relisons si nécessaire Bernanos : « Il n’est pas toujours facile de prendre notre part de la souffrance du prochain, de la comprendre. Seulement, il ne faut jamais la tourner en dérision, la déshonorer. Dans notre pauvre petit monde, la douleur, c’est le bon Dieu. On passe à côté de lui sans le reconnaître, bon ! Mais l’ayant reconnu, l’outrager, oh ! cela est grave, très grave. Qu’est-ce que Dieu nous demande de plus ? Peu de chose. Le regret d’avoir fait le mal, le désir de le réparer, parfois un seul petit regard de rien vers le ciel, le souhait d’être meilleur, de savoir, de comprendre…»[4] Or Dandrieu ne se contente pas de déshonorer la souffrance de certains, il les charge de nos malheurs, raille et moque notre clergé qui vient à leur aide, et cela ne suffisant pas, cherche des complices à sa diatribe.

Il nous faut, nous Européens jouissant du confort de la paix depuis 70 ans, nous tourner vers ceux qui vivent la guerre incessante. Notre richesse de paix et de confort ne doit pas nous faire craindre de les perdre en les enfermant jalousement dans une citadelle. La vocation de l’Europe, de cette fille de la Chrétienté pour laquelle tant de femmes et d’hommes dans les siècles passés ont voué leurs vies au service des plus pauvres, enseigné aux enfants nécessiteux, soigné les malades, accueilli les pèlerins, apporté le réconfort à ceux qui le leur demandaient, la vocation de l’Europe, c’est la charité. A une politique citadelle, nous appelons à une politique périphérique qui ne cesse de placer les pauvres au centre de ses préoccupations, l’homme au coeur du service du bien commun.

Marc Leroy

[1] Hélie de Saint Marc & August von Kageneck – Notre histoire

[2] Amin Maalouf – Les Identités meurtrières

[3] Malek Chebel – Europe 1, 23 novembre 2015

[4] Georges Bernanos – L’imposture

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