L'Ivresque

« La lecture, une porte ouverte sur un monde enchanté »

Un stage avec Dieu

© Marc Leroy - Eglise Saint-Etienne-du-Mont

Après ma précédente tribune annonçant l’année dernière mon entrée en année de propédeutique, année de discernement avant l’entrée au séminaire, et alors que celle-ci se clôture, je livre ici le témoignage de cette expérience singulière et personnelle. J’espère avec humilité que celui-ci éclairera beaucoup sur le parcours d’un séminariste et fera éclore d’autres vocations.

Cette année, ce sont 23 jeunes de 18 à 37 ans provenant de différents diocèses (Meaux, Créteil, Fort-de-France, Paris et le diocèse aux armées) qui ont intégré la maison Saint-Augustin à Paris. A la suite de celle-ci, 20 de ces 23 jeunes ont décidé d’entrer à la rentrée au séminaire.​

Résumons d’abord une journée à la maison Saint-Augustin : réveil à 6h30 avec les Laudes, puis petit-déjeuner suivi d’une heure d’oraison (prière individuelle en silence), puis une heure et demi de lectio continua (lecture de la Bible en entier sur l’année selon un programme établi à l’avance), une heure et demi à trois heures de cours, du sport, la messe, différents services communautaires (chants, ménage, cuisine et vaisselle), Vêpres, Complies… Ajoutons à cela les visites en hôpital le jeudi après-midi. Voilà à peu près pour l’organisation hebdomadaire.

En dehors de ce programme, un moment fort de l’année est l’experiment de janvier. C’est un mois entier, en dehors de la maison, de service auprès de différentes associations : les foyers de l’Arche pour personnes handicapés, les Petites sœurs des pauvres pour personnes âgées, les Missionnaires de la charité pour personnes de la rue, et la maison médicale Jeanne Garnier pour personnes en soins palliatifs. C’est dans cette dernière structure que j’ai réalisé mon experiment. Au cours de ce mois, je logeais aussi dans une colocation solidaire de l’APA qui aide des personnes de la rue à se réinsérer.

A Jeanne Garnier, la diversité des personnes accueillies, des familles, des bénévoles et soignants, des émotions et sentiments exprimés, des derniers moments vécus, offre une richesse inouïe de ce qu’est l’homme. La singularité de chacun se dévoile ici et rend chaque accompagnement unique. Au cours de ces différentes rencontres, j’ai compris que c’était avant tout un rendez-vous entre deux personnes avec leurs fragilités respectives. D’un tempérament plutôt activiste, j’ai appris l’importance de l’ici et maintenant : une gradation s’opère dans ce que l’on pense utile. Persuadé que notre interlocuteur a besoin de dialogue, on réalise qu’il nous demande d’écouter avant tout, voire d’être tout simplement là en silence à côté de lui. Ce qui nous semblait utile devient inutile, et ce qui nous semblait inutile, devient utile. La parole laisse la place à l’écoute qui la cède à son tour à la présence.Dans l’importance de l’être là, j’ai découvert le dépouillement auquel doit tendre l’amour. On aime souvent par passion ou compassion, toujours pour une raison qui nous renvoie à nous-mêmes. J’ai appris à aimer l’autre pour lui-même. Pas par ce qu’il est mais parce qu’il est. J’ai l’impression que c’est ainsi que le Bon Dieu aime chacun de nous : non pas en fonction de ce que nous avons fait, non pas en fonction de ce que nous ferons, mais parce que nous sommes quelqu’un d’unique. Jeanne Garnier est d’une certaine manière l’antichambre du Paradis : l’éternité et le temps semblent s’y mêler. Je ne connais pas le passé de mon interlocuteur, je n’ai pas d’avenir avec lui, c’est donc le maintenant de notre rencontre qui importe. On regarde très souvent en arrière ou on se projette beaucoup dans l’avenir. Seul le présent compte ici, ce qui lui donne une saveur d’une intensité rare. Cet apprivoisement respectueux de l’autre est également l’apprivoisement humble de ce que l’on est soi-même. Ici, nos fragilités et nos blessures ne portent plus de cache-misère ou de faux semblants. Le miroir qu’est l’autre fait tomber le masque et nous enseigne qu’il nous faut d’abord nous accueillir nous-mêmes en acceptant avec beaucoup d’humilité que nous ne sommes ni tout-puissant ni tout-sachant. C’est le dépouillement d’un autre amour : l’amour-propre.

A l’APA, j’ai également fait de très belles rencontres, au sein de ma coloc comme dans l’ensemble du pôle : 4 colocs, 2 de femmes et 2 d’hommes sur 4 étages dans un bâtiment des religieux de Saint-Vincent-de-Paul. Dans ma coloc, il y avait 6 anciens SDF et 4 bénévoles. J’ai réalisé ainsi qu’une association comme l’APA participe à construire des ponts plutôt que des murs et à ce qu’Isaïe entrevoyait déjà : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. » Alors que notre société est souvent traversée par des communautarismes et des égoïsmes prenant diverses figures, l’APA propose à des personnes très différentes les unes des autres de faire le pari de la convivialité. Bien évidemment, difficultés et tensions, témoins de nos fragilités et de nos limites, ne sont pas absentes d’une telle aventure. Ce sont toujours des appels à aller au-delà, à dépasser les frontières que l’on met aisément à notre charité. La rencontre de l’autre, quand elle est sincère, est un défi risqué qui nous invite à cesser le cabotage rassurant mais répétitif pour prendre la haute mer.

Lors d’une promenade hivernale dans un parc, je tombais sur un pauvre saule pleureur tordu, dégarni, sans beauté. À côté de lui se tenaient des peupliers au garde à vous, élancés, majestueux. Nous pensons souvent devoir ressembler à ces peupliers, convaincus que notre bonheur est dans une quelconque superbe, honteux de nos souffrances et limites. Pourtant, nous sommes bien tous tordus comme ce saule. Et quand l’été chaud vient, c’est bien sous l’ombre étendue de ses pleurs que nous trouverons l’ombre fraîche et apaisante tandis que celle ridiculement étroite du peuplier, girouette au soleil, n’est d’aucun repos.

En mars, nous avons effectué un pèlerinage dans le XXe arrondissement en rencontrant les curés de différentes paroisses. J’ai été très touché par leurs témoignages à propos de leurs ministères dans des quartiers très pauvres et de la solidarité entre les paroisses aisées et celles plus démunies de Paris. L’Église est ainsi comme un orchestre : Dieu est le compositeur, le Christ le chef d’orchestre, l’Esprit-Saint la partition et nous sommes chacun un des musiciens formant l’orchestre. Alors nous jouons ensemble. Certains passages sont plus faciles que d’autres. Parfois, nous aimerions légèrement modifier quelques notes, sauter une page ou tout simplement poser l’instrument et nous en aller. Mais alors la musique n’est plus juste ou se trouve diminuée. A d’autres moments, nous aimerions troquer notre instrument avec celui du voisin. Mais qu’importe que ce soit un violon, une trompette ou l’humble triangle, si nous jouons notre partition avec harmonie, alors nous participons à la perfection de la symphonie. Et ce moment atteint, nous n’avons pas encore fini, car il nous faut laisser petit à petit le chef d’orchestre prendre notre place pour de musicien devenir instrument dans ses mains et ainsi par lui devenir enfin saint. Et le prêtre ? C’est le plus insignifiant et discret de tous les instruments ; entièrement au service des autres, le prêtre, c’est la petite baguette dans la main du chef d’orchestre.

La lecture continue de la Bible a été également une très belle expérience. Cherchant Dieu dans ses Écritures, on réalise avec humilité qu’Il reste insaisissable. Ainsi le Dieu fait homme s’est d’abord plu à être caché dans celles-ci, nous laissant nous abreuver sans cesse à leur fontaine inépuisable. Et alors, on réalise que chacun d’entre nous, miroir imparfait de la divinité, peut à son tour être un livre dont nous devons nous approcher avec délicatesse, sans préjuger de son contenu à la simple lecture du titre ou de la 4ème de couverture. Si Isaac Bashevis Singer disait avec justesse et sens de la formule que « Dieu est un écrivain et nous sommes tout à la fois ses héros et ses lecteurs », j’ajouterais que nous sommes chacun, dans la bibliothèque de Dieu, tantôt un livre, tantôt un visiteur qui en saisit un.

Une autre étape importante au cours de cette année de discernement est, après Pâques, la retraite de 30 jours dans un centre jésuite suivant les exercices spirituels de saint Ignace. Cette retraite en silence est dite d’élection car elle aboutira à une décision concernant l’appel à suivre le Christ en lui donnant notre vie. La retraite a été pour moi une formidable expérience d’intimité avec Dieu. Depuis le début de l’année, je me rendais bien compte à quel point l’oraison, la prière intérieure en silence, devait être la colonne vertébrale de ma vie. La retraite m’a confirmé cette nécessité et j’ai découvert que le silence de l’oraison est l’inspiration qui précède l’expiration de l’action. Cette dernière ne peut exister que grâce à la première. Et c’est à la condition de la qualité de ma présence et de ma disponibilité au Seigneur que je pourrai être présent et disponible aux autres. L’oraison est comme la dégustation d’un vin. Il faut sentir, contempler, goûter dans la prière, tout notre être doit s’impliquer. Et tantôt on a la joie de boire le vin de Cana, tantôt on boit le vin aigre de la Croix. Ce qui importe, c’est d’être fidèle à ce rendez-vous intérieur.

Ainsi, depuis de nombreuses années, mon cœur brûlait comme celui des disciples d’Emmaüs mais comme eux mes yeux ne voyaient pas. Et soudain, comme Roxane découvrant le véritable auteur des lettres enflammées qu’elle recevait, je m’écriais : « C’était vous ! ». Je contemplais les merveilles du monde, je formais mon intelligence par la lecture, je cherchais la compagnie de prêtres et religieux, j’étais attiré par le service des pauvres… en tout cela, c’était le Seigneur qui me déclarait son amour et je ne le voyais pas. L’Esprit Saint avait déposé une braise en mon cœur à mon baptême. Le Père soufflait dessus depuis pour que m’enflammant j’imite le Fils. Et c’est bien tard que je le comprends. Mais quelle délicatesse du Seigneur de m’avoir attendu patiemment, respectueux de ma liberté et de ma volonté ! Je suis revenu de cette retraite avec le désir profond de répondre à cet appel exigeant : « Soyez saints comme votre Père céleste ! » Je suis au tout début de ce chemin.

Il serait bien trop long ici d’évoquer tout le chemin (de conversion) parcouru, même si j’espère vous en avoir donné un aperçu. Il est évident que la décision que je renouvelle en cette fin d’année continue de dérouter, d’interroger. J’ai conscience que ce choix est de l’ordre de l’épreuve d’Abraham : être prêt à tout quitter et à tout donner même ce qui nous est le plus cher. Chaque jour, il faut replacer sa confiance dans le Seigneur, chaque jour il faut humblement s’abandonner. C’est une épreuve difficile, surtout pour des personnes comme moi habituées à tout maîtriser et contrôler. Mais alors, on découvre ce qu’est vraiment la liberté.

Notre environnement quotidien nous enferme dans deux rythmes opposés peu propices à la vie intérieure et à poser des engagements pour la vie. D’un côté, un rythme effréné au travail, dans les trajets quotidiens et nos responsabilités extraprofessionnelles. D’un autre côté, nous fuyons ce rythme épuisant, quand nous le pouvons, en nous laissant happer par l’inutile : télévision, internet, réseaux sociaux, mondanités… J’ai ainsi réalisé à quel point j’avais pu être balancé entre ces deux rythmes : le temps s’écoule alors avec une rapidité assez surprenante. Cette fébrilité-inutilité me laissait penser que ma vie était intense, choisie, remplie et pleinement vécue. Mais ma vie est-elle pure jouissance égoïste et accumulation de biens matériels, humains, spirituels, intellectuels ? On est hélas vite le propriétaire de ce que nous regardons, touchons, aimons. La vie n’est-elle pas plutôt un don à recevoir et à offrir où doit éclore ma vocation propre au service des autres ? Alors, n’y a-t-il pas urgence à la déployer et à cesser de paresser dans mon confort ? Pour résumer cela, je crois que j’avais le syndrome de la coquille d’œuf : il est parfois doux, sécurisant et reposant de rester enfermer dans son petit monde routinier et contrôlé. Pourtant, nous sommes tous appelés à briser la coquille pour être à la hauteur de notre être et à découvrir que le monde extérieur, s’il nous demande une prise de risque, est d’une beauté qu’on ne peut pas imaginer avant de sortir de l’œuf. C’est une nouvelle naissance, une conversion du cœur, un déploiement de la vie intérieure vers l’extérieur.

Je rends grâce au Seigneur pour cette belle année vécue ! Je souhaite à chacun de connaître et de vivre sa vocation particulière, de la rechoisir librement avec fidélité chaque jour dans le but de servir le bien commun.