Dans la prière où toute représentation finit par éclater, l’homme accède à une certaine solitude, une certaine mort. Tandis que se révèle l’illusion de son besoin et de sa satisfaction pour le maintenir dans l’être, l’homme, livré à l’expérience de la vie où oeuvre la mort, apprend à désirer les êtres (dont lui) et les choses pour ce qu’ils sont, et non plus pour l’utilisation qu’il en fait.

L’homme ne se délivre de l’enfouissement dans la vanité et le vide de son besoin qu’au moment où, découvrant le manque-à-être dont ce vide est la manifestation, il accède à la reconnaissance de l’être qui lui manque. La méconnaissance de soi, où il se meut à travers tous les objets qu’il convoite, devient signe de reconnaissance. Ce qui échappe à mon savoir, ce que je méconnais, m’ouvre à la vérité en ce qu’elle a d’irréductible à l’idée que je m’en fais. Dans le mouvement même qui me porte vers elle, je renonce au savoir ou à la possession que j’en ai. Ce mouvement, que nous appelons « désir », naît ainsi du besoin (le besoin de consommer ou de savoir, de connaître) mourant à lui-même. Le lieu où s’exerce cette conversion toujours à reprendre est l’amour. Partout ailleurs, le besoin exige l’engloutissement de sa satisfaction.

Mû par le besoin de « consommer », l’homme fait l’amour, en effet, mais c’est par amour que l’homme peut renoncer au besoin de consommer. Il ne peut renoncer à faire l’amour qu’en aimant, c’est-à-dire en désirant l’autre pour ce qu’il est, différent de lui-même, non réductible au besoin qu’il en a, non nécessaire.


De requête en requête, poussé par la nécessité du besoin, l’homme formule à l’adresse du monde une demande à laquelle ne correspond, dans le monde, aucune réponse adéquate. Il demande quelque chose comme la persistance d’une présence qui témoignerait de la vérité de son être, ce qu’aucun objet, aucun autre homme ne peut lui assurer : l’objet est voué à la disparition dans la consommation, l’autre à la mort. La sécurité qu’il croit trouver dans le monde le renvoie au désert de sa soif, là où il n’y a rien, ni personne. Le désert, l’absence, est ce qui nous ouvre à autre chose que la chose. C’est aussi de lui et d’elle que nous avons peur. Nous cherchons souvent à les éviter à tout prix en nous figeant dans le besoin qui nous crispe sur la chose. Nous refusons plus ou moins consciemment, d’accéder au désir, au renoncement qui avoue la mort du besoin d’avoir en même temps que l’irruption du désir d’être.

En luttant contre la mort, dans laquelle pourtant il ne cesse de se précipiter avec de plus en plus de violence, l’univers de consommation qui est le nôtre veut assurer l’homme dans sa propre existence par la maîtrise de l’espace, du temps et du savoir. Or, à l’heure où la technique rend cette maîtrise possible, l’homme sombre dans la confusion, il ne se comprend plus. La crise actuelle du langage fait revivre à notre monde l’expérience de la Tour de Babel. Au moment où nous croyons vaincre la distance, la séparation et peut-être la mort, à ce moment même, la simple présence à l’autre que nous cherchions comme garantie de notre existence nous devient impossible. A l’ère incontestée des moyens de communication, nous avons perdu la parole. Munis des techniques les plus modernes de dynamique de groupe, submergés par les informations venant des quatre coins du monde à la vitesse des ondes, nous nous découvrons emmurés dans notre propre discours, leurrés par tout échange avec l’autre dont la présence est un piège.


Désirer quelqu’un, l’aimer, c’est accepter que son existence révèle en moi ce qui me manque pour être tout, c’est percevoir son absence en moi (ou de moi) comme la réalité de sa présence à lui-même (et en lui-même). Le manque-à-être que j’éprouve, et aussi bien le manque de l’être, révèlent en moi le désir d’être de l’autre. Désirer l’Autre, c’est appréhender d’une manière toujours éphémère l’originalité de mon frère ou de Dieu. Originalité est à prendre ici aux deux sens du terme car ni mon frère, ni Dieu ne doivent leur particularité, leur différence, ou leur origine au besoin que j’en ai.


Le besoin de Dieu, confondu avec le besoin de vivre, finit par avouer sa vanité. Dieu n’est jamais l’objet de notre besoin, même si c’est par ce leurre que nous commençons à nous mettre en route. Ce leurre et le renoncement qui s’ensuivra caractérisent le mouvement de l’amour et le mouvement de la prière. L’un et l’autre sont le lieu de l’exercice du désir. Aimer suppose, à l’ultime limite, qu’on puisse renoncer à l’être aimé. Prier, de la même façon, implique que l’on puisse renoncer à la rencontre avec Dieu.


Nous avons besoin de travailler pour manger et pour vivre. L’accomplissement de la tâche nourricière nous absorbe tout entier et nous continuons à travailler de peur qu’il ne nous manque quelque chose, alors même qu’il ne nous manque plus rien et que nous suffoquons sous la quantité des objets que nous fabriquons, que nous achetons, voire même que nous pourrions acheter. De fil en aiguille, nous travaillons pour travailler comme si, en soi, le travail avait quelque valeur. Nous avons oublié qu’il était ordonné à autre chose que la chose qu’il représente. Il devient à lui-même sa propre fin et, comme tel, nous ennuie. Au lieu que le travail soit réalisé pour l’homme, tout se passe comme si c’était l’homme qui était fait pour le travail. Nous nous emmurons en lui et nous faisons de cette tombe laborieuse un des plus grands sujets de gloire. Combien d’infidélités et d’inattentions à l’autre, le travail n’excuse-t-il pas ? Combien de lâchetés n’y a-t-il pas dans notre précipitation, dans le débordement de nos professions mises au premier rang de nos soucis ?


Si l’affection désordonnée est stigmatisée comme une des entraves les plus puissantes au développement de l’homme, c’est qu’en effet, pour elle, la tendresse humaine est ramenée à l’économie de la consommation. Elle est désordonnée parce qu’elle n’est pas dans l’ordre de l’économie amoureuse. Le sujet s’y trouve réduit à l’état d’objet de l’autre. Il entend donner la preuve de l’authenticité de son amour en justifiant un exclusivisme massif à l’endroit de l’objet aimé. Il lui donne un surcroît de réalité qui lui confère une prééminence absolue sur tout et tous ceux qui l’entourent.


L’érotisme cherche à jouir de la sexualité même. Il fait servir l’autre à la pure exaltation du sexe. Il se cramponne à la jouissance. C’est pourquoi d’ailleurs il y parvient si rarement. Plaisir frelaté, il tente de court-circuiter le renoncement inhérent au surgissement de l’altérité en soi et en l’autre… Il n’est pas donné par surcroît comme l’amour ; il est dû et se pare de l’exigence de la dette qui ne fait qu’augmenter avec le temps. Elle devient lancinante. La sexualité tourne en rond sur elle-même. Nous reconnaissons là le même processus décrit à propos du travail et l’on peut parler alors d’une érotisation du travail, voire même de la peine et de la souffrance. Le sexe, comme le travail, devient loi. L’un et l’autre réclament l’investissement de toutes les forces de l’individu : ils se donnent comme la loi accomplie en elle-même et non plus ordonnée à l’accomplissement de l’homme.

Lorsque la médiation est ainsi réduite à une technique et que jamais elle n’ouvre sur une présence qui n’est soumise à aucune loi, la dissociation s’installe dans la vie de l’homme. L’attachement et le détachement, l’élan vers et le renoncement, bref, les deux mouvements contradictoires du désir ne peuvent plus se réaliser dans le même temps. Mais quand l’un est réprimé au profit de l’autre, quand il est refoulé, l’on peut être sûr qu’il prendra une retentissante revanche, faisant exploser le système unilatéral jadis répresseur.


L’homme dissocié par son travail, défait l’homme. Il n’est plus un homme parmi les autres, médiateur entre eux. Il devient sa propre fin, son idole. Et ce n’est pas pur hasard si notre ère, caractérisée par la disparition de toute médiation, voit fleurir de multiples idoles. Non plus seulement idolâtrie de l’Argent ou du Progrès, mais aussi idolâtrie de l’homme. Ce phénomène a submergé le monde. Il est propre à la société de consommation qui est la nôtre et qui, ne trouvant pas dans l’objet fabriqué et consommé le rassasiement de tous ses besoins, finit par consommer l’homme qu’elle fabrique. En dévorant le coeur de ses ancêtres ou de ses valeureux ennemis, le cannibale s’incorpore la puissance qui est la leur. A travers les processus de valorisation narcissique que nous offrent la publicité, la télévision et tous les moyens dits de communication, nous pouvons discerner le cannibalisme de notre temps. La littérature la plus courante, la plupart des journaux et des images de nos écrans nous nourrissent du coeur et du corps de nos vedettes préférées ou honnies. Nous les préférons quand nous y reconnaissons plus ou moins consciemment une image avantageuse de nous-mêmes, nous les honnissons quand nous y projetons tout ce qu’en nous nous réprouvons et finissons par ignorer.


Le cercle vicieux du travail, dans tous les domaines, se referme dès que nous travaillons à guérir chez les autres ce qui prolifère en nous-mêmes, à transformer dans le monde ce qui chez nous ne change pas, à mobiliser dans la matière les forces paralysantes de notre psychisme. La cloison étanche que nous dressons inconsciemment entre la bonne volonté et la connaissance de soi est le pire des obstacles au développement de l’homme quand elle vient à justifier son travail.