Dans notre condition présente, c’est-à-dire de pécheurs, nous nous trouvons d’abord en dehors de chez nous, ce qui signifie en dehors de nous, aliénés, étrangers à notre être le plus propre, ignorant ce que nous sommes et ce que nous pouvons devenir : la plus grande urgence est donc d’abord de découvrir l’espace intérieur et d’y pénétrer. C’est un modèle spécifique de la connaissance de soi (qui en lui-même, cela va sans dire, n’a rien de spécifiquement chrétien) comme franchissement d’un seuil, découverte d’un espace auparavant inaccessible, et où seulement se trouve la vérité de mon être, en tant qu’elle doit y advenir.


Ces chambres, ces maisons, ces temples intérieurs ont tous pour fin ultime – laquelle en commande l’existence et l’organisation – d’être des lieux d’hospitalité pour Dieu lui-même. Et c’est là que le caractère insubstituable de la spatialité se révèle dans toute sa force : je ne dois pas habiter ma propre demeure de façon telle que par mes soucis, mes désirs, mes projets, mes pensées, je l’emplisse toute entière, et qu’elle ne soit que le lieu d’un dialogue avec soi. Il faut ménager en elle du vide, qui correspond à une vacance et à une disponibilité de la pensée et de la volonté, pour que Dieu puisse y venir habiter.


Quand Dieu vient y habiter, est-ce que toute chambre, et ici celle de notre intériorité, ne devient pas sa chambre, du fait de la dissymétrie et de sa hauteur ? C’est assurément une question. Mais il convient de privilégier, dans cette topique, la dynamique et le sens des mouvements : phénoménologiquement, il n’est pas identique d’aller chez l’Autre, ou que l’Autre vienne chez moi. Que ma propre intériorité soit agrandie, dilatée, éclairée, magnifiée par un hôte sans mesure supérieur à ce que je suis forme assurément une autre possibilité que celle où je sors de moi, quitte mon lieu propre, pour être introduit dans ce que Dieu a de plus secret.


Le soi ne saurait être retrouvé, reçu ni construit par qui ne serait pas déjà sur le mode du soi : il se présuppose par essence lui-même. C’est bien moi qui me cherche moi-même, comme le disait déjà Héraclite, ou tends vers moi-même. Sous quelque forme que ce soit, l’ipséité est toujours déjà là dès lors qu’on parle du chemin vers elle. Il y va donc d’un rapport entre deux formes de mon identité : celle qui est de fait présentement la mienne, celle vers laquelle je me dirige et qui constitue mon ultime horizon. Dès lors que je prends conscience de ce rapport, fût-ce confusément, le lieu de mon être effectif n’est proprement ni l’une ni l’autre, mais le mouvement même qui porte de l’une à l’autre, les lie et les confronte, de façon toujours agonique et vive. Je ne suis ni celui qui oublie, ni celui qui est oublié, mais celui qui se remémore au travers de l’oubli ; je ne suis ni celui qui peut recevoir, ni celui qui est reçu, mais celui qui se dispose ou se refuse à recevoir ; je ne suis ni le matériau, ni l’édifice, mais le devenir de la construction.


Le monde tout entier, l’Eglise catholique, n’importe quel fidèle (au sens vivant de la foi). Dieu habite différemment chacune de ces maisons, et sous des figures distinctes, comme empereur dans le monde, comme père dans l’Eglise, comme époux dans l’âme. Si c’est par l’amour que nous habitons la maison de Dieu (la charité est donc le sens le plus haut de l’habiter), alors se produit une réversion ou une réciprocité, c’est-à-dire que nous n’habitons pas seulement dans sa maison, mais que celui qui nous a faits vient lui-même habiter en nous, et que nous-mêmes devenons sa maison. Il habite en nous par la connaissance et par l’amour que nous avons de lui, distincts, mais tous deux également nécessaires – la connaissance érige la structure, l’amour la colore et l’embellit.


L’humilité seule est le perpétuel fondement de la vérité, et il faut laisser Dieu agir. Le bruit que nous faisons pour imposer le silence en nous ne le trouvera jamais, tout comme l’effort pour s’endormir renforce l’insomnie (dont il est presque la définition), et l’agitation pour trouver le repos ne fait qu’exciter davantage. Ce qui fait le silence en nous ne peut être que celui, ou cela, qui se manifeste en ce silence, tout comme seul le centre, et non pas nous, peut vraiment nous concentrer. Mais il faut le laisser rayonner, sans être obsédé par notre corps à corps avec nos pensées parasites, qui ne fait que nous souder à elles. Seul peut nous recueillir celui pour lequel nous voulons nous recueillir : si nous ne parvenons pas à maîtriser le cours désordonné de nos pensées ou de notre imagination, laissons-les à leur place, sans faire violence pour les suspendre, et continuons de désirer et de demander par le silence de cette imploration même la présence silencieuse qu’elles nous voilent. Qui veut toujours maîtriser restera toujours prisonnier de l’espace étroit de son poste de commande, commande au demeurant en grande partie de nature illusoire.


Le plus grand danger est de mutiler d’emblée notre désir, de nous vouer à jamais à l’étroitesse, et de pratiquer, en le prenant pour l’exercice même de l’humilité, l’infanticide de notre vocation. La dignité de notre être comme image de Dieu est la lumière qui éclaire l’humilité pour qu’elle s’oriente, et non pas ce que cette dernière devrait commencer par oublier. L’ampleur du désir de Dieu, loin de contrarier l’humilité, est la condition sans laquelle cette dernière n’a rien de vrai ni de bon, puisqu’il est ce qui nous interdit de nous enfermer dans notre rétrécissement, et nous le révèle comme notre propre fait.