Dans quelles dispositions intérieures faut-il être pour s’engager ? Plutôt que d’espérer tirer de l’engagement un quelconque bénéfice, ne faut-il pas plutôt mettre de côté tout espoir de gain ? Se préparer à tout donner ? Pour éviter de rompre cet engagement à la moindre difficulté, il est primordial de comprendre ce qu’il suppose de difficile, de long et de douloureux. Tenir cet engagement, ne pas s’y soustraire et assumer ses choix dans l’adversité, n’est-ce pas cela qui devrait être le carburant du soldat plutôt que la promesse futile d’un hypothétique plaisir ? S’engager en pleine conscience, avec le risque d’y perdre même sa vie, n’est-ce pas ce qu’il convient de faire ? Et n’est-ce pas ce qui définit la noblesse du métier des armes ? Comment y parvenir, si ce n’est par choix désintéressé ?


Pourquoi s’engager ? A l’évidence, pour l’intérêt et le plaisir d’exercer ce métier. L’enjeu est cependant trop lourd pour ne miser que sur ces deux leviers. La seule raison valable réside en réalité dans un mot chargé de sens : « servir ». Il nous confère bien plus de devoirs que de droits à une époque où ces derniers sont outrageusement sacralisés. L’engagement n’est rien d’autre qu’un don car il impose de se placer sous l’autorité d’un autre. Celui qui s’engage se met au service de causes, grandes ou modestes, qui le dépassent toujours.


Que font les soldats quand ils s’isolent ? Bien souvent, ils regardent des écrans qui véhiculent en général deux types d’images : la violence et la pornographie. A regarder la part qu’occupent ces deux genres cinématographiques dans les disques durs de nos serveurs, force est de constater qu’ils ont du succès. C’est pourtant malheureux, car les effets néfastes sautent aux yeux. Le premier d’entre eux : la dépendance. Très vite, l’homme en veut plus et toujours plus. Avec une âme pauvre, le corps asservit l’esprit. Il s’agit d’une véritable drogue. N’ayons pas peur du mot. Si c’est un sujet tabou aujourd’hui, c’est un véritable fléau. Violence et pornographie envahissent les cervelles. Chacun y est confronté un jour ou l’autre, même celui qui est le moins porté vers ce type de contenu. Exutoire pour certains, refuge pour d’autres. Le second effet néfaste, c’est l’enfermement, l’isolement qui se marie naturellement avec l’individualisme et l’hédonisme d’une jeunesse en recherche de plaisirs toujours plus puissants.


Biberonnée à l’immédiateté, centrée sur elle-même, riche de biens mais pauvre de relations, incroyablement libre et désespérément esclave de son plaisir, tout à la fois solide et liquide, cette jeunesse part avec un handicap qui surprend les plus âgés.


Quelle que soit la façon de faire la guerre, elle est atroce. La mort règne sur tous les champs de bataille. Il est vain de croire qu’on puisse l’en chasser. Nous sommes chez elle. Nous sommes sur son terrain.


L’homme contemporain, toujours influencé par la philosophie des Lumières qui reste présente dans le système éducatif, se considère généralement comme le seul maître de sa destinée et même parfois comme son propre Dieu. Comment affronter la réalité de la guerre avec de telles chimères alors que la violence des combats frappe de manière aléatoire, injuste et imprévisible ? Impossible d’être le maître de sa destinée sur le terrain : le réel est le plus fort et d’autres référentiels s’imposent au risque sinon de voir voler en éclats toutes les pseudo-défenses psychologiques fondées sur un modèle faussé et des stimulants artificiels. Le culte de la performance est un piège. Le recommander est une tromperie. La culture du bien-être et le culte du corps, qui l’accompagne bien souvent, rendent ce piège bien plus dangereux. L’immédiateté du résultat vient en aiguiser les mâchoires acérées. Le militaire, ainsi rassuré mais piégé, se réduit finalement à un simple technicien de la guerre. Ceci ne peut le pousser que plus avant dans le gouffre de ses doutes quand la mort rentrera dans la danse.


La mort est cachée, voire taboue, ce qui renforce le sentiment d’invulnérabilité et d’immortalité, naturel chez les jeunes mais si dangereux. La mort ou la blessure, pourtant bien réelles dans l’univers du soldat, sont alors considérées comme anormales, voire scandaleuses. Face à ces doutes — face à ces états d’âme — devant tant de souffrances et d’anormalité, le soldat, cherchant à tout prix une réponse à la moindre de ses angoisses, ne dispose que d’une seule issue : le bureau d’un médecin et son épaule pour y pleurer. Il arrive bien sûr que les larmes puissent accompagner une maladie, physique ou psychiatrique. Toute larme ne justifie pourtant pas de consulter un médecin ou un psychologue. Le chef militaire se sent démuni lorsqu’il doit écouter les doutes de ses hommes, mais il ne peut sous-traiter cette dimension essentielle de la charge qui lui est confiée au corps médical. Ou même à l’aumônier. La banalisation, voire le rejet du fait spirituel, n’empêche pas le soldat de se tourner vers cette aide, comme en témoignent de nombreux incroyants qui ont eu recours au padre. Le soldat pourrait se tourner vers son camarade, mais celui-ci souffre du même mal. Le manque de transcendance fragilise, faute d’armature solide, le soldat face à la réalité des combats. Il lui manque un squelette, et non l’exosquelette qu’on lui promet à l’ère du tout-technologique. Il lui faut donc épaissir son corps, son esprit et son âme.